
Entre le cambriolage du Louvre et l’incarcération de Nicolas Sarkozy à la prison de la Santé, l’actualité en France s’avérait riche en soubresauts médiatiques la semaine du 20 octobre 2025. Si ces faits ont saturé les ondes et les écrans, dépassant rapidement les frontières, rien n’est parvenu à éclipser la gravité du procès du meurtre de la petite Lola Daviet par Dahbia Benkired. Blast s’est rendu aux assises et, contrairement à l’extrême droite et à ses médias, a tenu à rendre compte des audiences entre description insoutenable du crime, mystère sur ses causes et douleur des proches. Pour un verdict à la sévérité inédite. Reportage.
Depuis le début, l’affaire suscite fascination et dégoût : trois ans plus tôt, le 14 octobre 2022, le pays atterré découvrait le meurtre brutal, dans le 19e arrondissement parisien, de la petite Lola Daviet, une enfant de 12 ans trucidée par une jeune femme de 24 ans. Lola rentrait chez elle, vers 15 heures après les cours, mais elle n’a jamais regagné l’appartement familial situé à moins de cinq minutes de son collège, interceptée à l’entrée de son immeuble — dont ses parents étaient les gardiens — par Dahbia Benkired, qui l’a persuadée on ne sait trop comment de la suivre au 6e étage où elle avait l’habitude de squatter le studio de sa sœur.
It’s time to sleep
La suite relève d’un scénario horrifique, et l’effroi culmine non loin de minuit dans la même soirée lorsqu’un SDF du quartier découvre au pied du bâtiment où résidait l’écolière une malle au sinistre contenu. La meurtrière y a fourré le corps de la petite fille avant d’entamer une cavale aberrante en banlieue parisienne, pour finalement revenir brièvement sur les lieux de son crime et y abandonner son macabre bagage. Le corps en partie décapité est mutilé, percé de coups de couteau et de ciseaux. Les mains, les pieds et la tête sont ligotés, enveloppés de larges bandes de scotch gris. Sous une couverture empestant la javel et sur laquelle est inscrite l’expression « It’s time to sleep » — « C’est l’heure de dormir » — le spectacle est si épouvantable qu’il faudra s’assurer de la présence d’une blessure sur un genou de la gamine championne de gymnastique pour l’identifier.
En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, l’extrême droite s’empare de l’affaire. À l’Assemblée nationale, malgré les appels à la décence (« Se servir du cercueil d’une gamine de 12 ans comme d’un marchepied, c’est une honte », dira Éric Dupont-Moretti), Marine Le Pen clame à propos de la tueuse, soumise depuis deux mois à une OQTF (obligation de quitter le territoire français), que « c’est la fois de trop » tandis qu’Éric Zemmour, pragmatique, achète illico des noms de domaine comme « Justice pour Lola », espérant s’arroger l’exclusivité des marches et manifs à venir. Il faudra que la famille demande à ce que cesse la récupération politique (tout en invitant le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin à l’enterrement de la fillette) pour que les plus excités se calment un peu. Lola Daviet, sa bouille aux joues rondes, ses cheveux blonds noués en queue de cheval, ses grands yeux bleus et son sourire espiègle, devient l’emblème de l’innocence assassinée.
Hâte de te retrouver
Cette image de la petite fille rayonnante, sa famille élargie la porte imprimée sur un t-shirt blanc au premier et au dernier jours du procès. Ils sont originaires du nord de la France, du Pas-de-Calais plus exactement, où Delphine et Yohan Daviet, les parents de Lola, et son grand frère de 20 ans Thibault sont retournés vivre après la tragédie. Depuis, le père est décédé à l’âge de 49 ans. Victime collatérale, il avait arrêté l’alcool trois ans avant la mort de sa fille, mais a replongé le soir même du drame, et cela n’a fait qu’empirer : là-haut, à Lillers, ses copains de pétanque racontent qu’il tournait à une bouteille de vodka par jour. Le cœur a lâché. Il n’a peut-être pas fait grand-chose pour le retenir : il avait laissé un mot sur les scellés de l’appartement maudit du sixième étage de la rue Manin où sa fille a perdu la vie : « Hâte de te retrouver ».
Restent la mère Delphine, le fils Thibault et de nombreux oncles, tantes, aïeuls, cousins et amis. Ils forment un bloc compact d’une bonne quinzaine de personnes. Le midi, ils ne vont pas déjeuner en face au restaurant des Deux Palais où se pressent représentants de l’appareil judiciaire et journalistes. À la place, ils ouvrent une glacière bourrée de sandwiches qu'ils mangent assis en haut des marches de l’édifice historique de l’Île de la Cité, d'où la vue serait majestueuse sans la blessure des gros travaux en cours qui défigurent le paysage.
C’est la première fois de ma vie que j’assiste à un procès d’assises — à un procès tout court, en fait. Si je n’étais pas munie d’une accréditation « presse », on pourrait aisément me dire que je ne me démarque pas vraiment des gens qui s’agglutinent chaque jour dès l’aurore à l’entrée du Palais de justice réservée au public, formant une queue de plus de 150 quidams déterminés que certaines robes noires à rabat blanc discutant sur les marches du Palais taxent volontiers de « voyeurisme sordide », oubliant que les faits divers attirent depuis toujours des foules animées d’une curiosité largement teintée d’empathie et, surtout, que la mère de Lola elle-même avait demandé que le procès ne soit pas programmé à huis-clos.
Mon cas personnel est sensiblement différent : journaliste depuis plus de trois décennies, je n’ai encore jamais donné dans la chronique judiciaire — la « chronique ju’ », comme l’appellent ceux dont c’est la spécialité — et j’ai eu envie de voir par moi-même. Mais voir quoi au juste ? « Tout le monde devrait assister à un procès d’assises au moins une fois dans sa vie », ai-je lu quelque part (j’ai passé tout l’été à me rencarder sur le sujet), et le moins qu’on puisse dire c’est que, pour une première, c’est du très lourd. Et encore : j’ai manqué les deux premiers jours et échappé aux photos du corps de la victime et aux rapports détaillés des légistes. C’est sans doute mieux ainsi.
Bien mieux que le procès de Mazan
Au troisième jour du procès, je suis enfin à l’intérieur de l’enceinte du tribunal, dans la salle Victor Hugo, qui est tellement petite que, derrière la demi-douzaine d’avocats installés aux premiers rangs (deux pour la défense, deux pour les parties civiles et deux représentants d’associations d’aide à l’enfance), lesdites parties civiles, c’est à dire la famille élargie de Lola Daviet, la remplissent quasiment à elles seules. Ensuite vient la presse, en nombre limité, mais il y une salle de retransmission, dont mes nouveaux camarades diront qu’elle est « super, bien mieux que celle du procès de Mazan où on n’entendait rien » et, tout au fond, deux rangs pour le public, qui en plus d’avoir attendu des heures, est tenu de rester sur place toute la journée, « sinon », leur répètent les policiers qui les surveillent attentivement, des fois qu’il leur viendrait l’idée de déroger à la règle interdisant d’enregistrer ou de prendre une photo, « vous devrez à nouveau faire la queue ». Pas comme les « privilégiés » que nous sommes donc, journalistes, qui nous précipitons hors de la salle à chaque suspension d’audience pour fumer frénétiquement à l’extérieur du Palais ou faire la queue aux distributeurs de boissons et autres barres chocolatées.
La dernière race avant le crapaud
Les possibilités d’endroits où évoluer pendant les breaks étant plutôt limitées, forcément je ne tarde pas à me trouver à proximité immédiate du clan Daviet. Ils évitent de croiser les regards, ils se méfient, rien de plus normal : comme l’a dit un jour Christine Villemin, la mère du petit Grégory, « On dirait que les gens envient notre malheur ». Mais vu que je suis également originaire du Nord (j'ai grandi à moins de 15 kilomètres de Lillers), je me mets en tête de les aborder, au départ juste pour leur faire part de notre ancienne proximité géographique.
Mauvaise idée : je suis journaliste, « la dernière race avant le crapaud », aurait dit ma tante, tandis qu’eux se font harceler par les médias jusqu’au pas de leur porte dans le Nord depuis trois ans. Comment ai-je pu imaginer pouvoir « copiner » ? Après quelques échanges anodins, on me fait donc savoir que je ne dois en aucun cas approcher le gang des nordistes. Je me fais une raison, d’autant que j’ai été assez maladroite pour qualifier le procès de « passionnant » auprès d’une femme de la famille croisée aux toilettes. « On s’en serait bien passés », m’a-t-elle répondu d’une voix blanche.
La chose, ce démon
N’empêche, ils encaissent depuis le début. La plupart du temps en tout cas. Bien sûr, la plupart ont quitté en trombe la salle Victor Hugo quand des photos du corps de Lola ont été projetées le premier jour, et rebelote le deuxième lorsque les légistes ont détaillé la liste des horreurs subies par la fillette. Les gens du Nord passent parfois pour des « taiseux », guère enclins à s’épancher. Leur calme — on n’ira pas jusqu’à parler de « sérénité » — et leur dignité tout au long du procès ont d’ailleurs forcé l’admiration. Mais lorsqu’elle a été invitée à la barre, la famille de Lola a bouleversé toute l’assemblée.
Après avoir dressé le portrait de sa « mini-moi », une enfant joyeuse élevée dans le respect des autres et toujours prête à rendre service, Delphine, la mère, a raconté qu’après trois années de suivi psychothérapeutique, elle commençait seulement à surmonter un terrible sentiment de culpabilité : en ce fatidique après-midi du vendredi 14 octobre 2022, à l’heure où, d’ordinaire, elle vaquait dans l’immeuble et aurait donc sans doute sûrement vu sa fille y pénétrer, suivie par celle qu’elle appelle « la chose » ou « le démon », elle faisait de manière tout à fait inhabituelle une sieste. Idem pour Thibault, le frère de Lola, qui était ce jour-là en retard pour un rendez-vous chez le coiffeur, et de surcroît, a pris la deuxième sortie de l’immeuble, pas celle qu’il empruntait d’ordinaire et d’où il aurait probablement vu le manège de la meurtrière entraînant l’écolière à l’intérieur du bâtiment.
Depuis, il se ronge les sangs en espérant que sa petite sœur « pourra lui pardonner un jour ». Il le lui a d’ailleurs écrit, et conclut son intervention en disant à sa mère qu’il l’aime et qu’il veut qu’elle le sache. Delphine Daviet, qui était allée se rasseoir, rejoint son fils à la barre et les deux s’enlacent longuement. Avant ce « grand moment d’émotion » auquel les médias aiment à donner chair dans leurs comptes rendus, ont également défilé à la barre les oncles, tantes, aïeuls et cousins de Lola, l’un d’entre eux s’étant même effondré en pleurs.
Les larmes des nordistes ne pourraient contraster davantage avec la mine impassible et le regard vide de l’accusée dans son box. C’est en soi assez frappant, mais le premier choc a surtout été visuel : aucune photo récente de Dahbia Benkired n’ayant fuité avant ou pendant le procès, toutes les personnes y ayant assisté ont été stupéfaites de découvrir sa nouvelle apparence. Disparue, la frêle jeune femme au look d’influenceuse qui se mettait en scène sur TikTok en virevoltant, tout sourire, sur de la musique arabe dans ses fringues sexy. La Dahbia Benkired qui comparait devant la justice a pris beaucoup de poids en détention, au point d’en être méconnaissable. Attifée d’un pull blanc informe qui tirebouchonne sur sa taille épaissie, elle ne porte aucun maquillage sur son visage encadré de cheveux séparés par une raie au milieu et ramassés sur la nuque en un chignon strict.
Il lui est reproché des faits gravissimes — meurtre sur une mineure de moins de 15 ans et viol avec torture ou actes de barbarie — que le récit de sa vie cabossée ne saurait excuser ; mais ce dernier doit toutefois être évoqué en détails dans l’enquête de personnalité et au-delà, c’est le principe de tout procès, donc arrêtons-nous sur la biographie de Dahbia Benkired. Elle est née et a grandi en Algérie sous la coupe d’un père aujourd’hui défunt qu’elle et ses deux sœurs ont toutes qualifié de maltraitant. Elle évoque un viol par un cousin à l’âge de 14 ans — c’est même le premier événement dont elle fera état devant la cour, alors qu’on lui demandait son premier souvenir d’enfance — et des histoires obscures de « tantes ramenant des hommes à la maison » tandis qu’elle devait regarder, voire participer. À 18 ans, elle rejoint sa mère et ses sœurs en France avec un visa étudiant, et les quatre femmes survivent tant bien que mal dans un petit appartement de la banlieue parisienne. Mais la maman meurt bientôt d’un cancer, les filles n’ont plus de quoi payer le loyer et Dahbia en particulier, qui expliquera devant la cour s’être rasé le crâne en prison « pour ressembler à sa mère » (la chimio), dévisse à vitesse grand V.
L’accusée, c’est le moins qu’on puisse dire, n’est pas facile à appréhender, encore moins à comprendre, comme le lui fera souvent remarquer le président de la cour d’assises. Si elle reconnaît le meurtre de Lola (« Je l’ai scotchée je l’ai tuée et puis voilà »), elle tergiverse malgré les conclusions imparables des légistes avec le viol (vous trouverez ailleurs les détails sordides) et minimise les actes de torture et de barbarie relevés par les mêmes : tout au plus admet-elle avoir donné « un coup de couteau et un autre de ciseaux » quand les experts en ont dénombré presque une quarantaine sur le corps de la victime.
La met-on en face de ses multiples incohérences et contradictions ? Elle soutient mordicus qu’elle ne dit « que la vérité », comme la mère et le frère de Lola le lui ont demandé solennellement au premier jour du procès, et pousse à l’occasion le bouchon jusqu’à l’insolence : « Vous avez entendu ? » lance-t-elle à un moment à l’une des avocates des parties civiles que ses questions ont énervée. Mais c’est elle qui épuise et agace la cour toute entière qu’elle dévisage de son regard étrangement fixe — rarement voit-on ses yeux noirs cligner, encore moins se baisser.
Ses dénégations n’ont que peu varié depuis sa garde à vue au lendemain du crime : soit elle a fait un cauchemar et cru voir un fantôme au lieu de la petite fille, soit elle ne se souvient plus de rien. Dire qu’elle n’étouffe pas sous le poids de la culpabilité est un euphémisme. C’est simple : ce n’est jamais de sa faute. Lorsqu’il devient trop énorme de continuer à nier, elle adopte une stratégie de défense consistant à se victimiser à outrance. On l’a frappée, violée, prostituée, on lui a donné un breuvage qui lui a fait « voir le monde à l’envers », elle n’était plus elle-même, on lui a administré la drogue du violeur, on l’a empoisonnée, ensorcelée, elle a bu « l’eau de la mort », etc.
Le président à l’accusée : « Hier, quand vous êtes rentrée chez vous, enfin je veux dire en prison, vous vous êtes dit que vous aviez raconté n’importe quoi ? »
Dahbia Benkired : « Non. »
C’est un mur, une forteresse imprenable, dont personne, pas même son propre avocat, qu’on se surprend parfois à plaindre — il l’a nécessairement briefée, pourquoi répond-elle de travers, à l’évidence contre son intérêt ? —, n’a réussi à tirer quoi que ce soit de toute la durée du procès.
« On ne naît pas barbare. On le devient », écrit l’éminent psychiatre Daniel Zagury dans La barbarie des hommes ordinaires, ajoutant que « cet apprentissage du mal aboutit à la dissolution du sujet autonome ». Et de fait, quand on observe cette fille figée, comme prise dans la glace, il y a de quoi se demander s’il y a encore quelqu’un dans la tête — ne parlons pas du cœur — de Dahbia Benkired. C’est d’ailleurs l’enjeu du procès : est-elle totalement déséquilibrée ou s’agit-il d’une menteuse manipulatrice plutôt bonne comédienne ?
À un moment, un seul, la carapace va se fissurer.
Au troisième jour du procès continuent de défiler une palanquée de témoins ayant connu de plus ou moins près l’accusée qui, disent certains, a fait « une dinguerie ». À deux reprises, le président corrige d’un ton sec : « Ce que vous appelez une "dinguerie", nous on appelle ça un meurtre avec viol et actes de barbarie. »
En visioconférence de la prison où il est actuellement incarcéré pour violences sur conjoint avec arme, Fatah A. est un quinquagénaire grisonnant qui admet avoir eu de manière épisodique des relations sexuelles avec l’accusée « totalement consentante », mais nie avec la dernière énergie être le « sorcier » que celle-ci dépeint à grand renfort d’images toutes droit sorties d’un film d’horreur de série B: « Il m’a emmenée dans un cimetière, il m’a monté les enfants qu’il avait tués, il m’a fait faire des choses aux enfants que je n’aurais jamais faites autrement », égrène Benkired d’un ton monocorde devant un auditoire guère convaincu par ses « délires mythos », comme l’écrit ma voisine sur son bloc-notes.
Arrive ensuite à la barre des témoins Mustapha M., 33 ans, un ex de Dahbia avec qui elle est restée six ans, « on and off ». Lui va en prendre pour son grade. Appliqué à faire bonne impression, il brosse d’abord un portrait idyllique des débuts de sa relation avec « une fille magnifique que tous les garçons regardaient ». Elle arrive d’Algérie, elle a 18 ans et lui 24, elle ne fume pas, ne boit pas, et comme ils ont convenu de ne pas consommer leur union, elle est vierge. Ça, c’était avant qu’elle ne se mette à « faire n’importe quoi », moyennant quoi l’histoire se délite mais, bien qu’il la soupçonne de se prostituer dans le bar où elle a commencé à bosser, il continue quand même à l’héberger ponctuellement. En tout cas ils restent en contact jusqu’en octobre 2022, où il la trouve « mûrie, passée de l’enfant à l’adulte. »
Le président coupe court à la romance : « Dans le répertoire de votre téléphone portable, elle figure sous le nom "pute" », lance-t-il pour introduire les échanges scabreux de SMS qui se sont tenus entre Dahbia et Mustapha le 14 octobre 2022 juste avant le meurtre. S’ensuit la lecture des textos en question (« T’es où ? » « Pas dans ton cul », « Viens me sucer », et autres du même genre) et l’image du mec sympa, limite bon samaritain, en prend un premier coup dans l’aile.
C’est alors que Dahbia Benkired décide de passer à l’attaque : « Et quand j’avais une cagoule et des billets sur mon cul, tu prenais des photos pour faire quoi ? » Mustapha est sonné, d’autant que Dahbia, qui vient de dire de lui qu’il est « l’amour de sa vie » et a écrasé pour la seule fois de toute la semaine une larme à l’écoute de son joli récit, entreprend, c’est dans sa logique, de lui coller tout sur le dos. « J’avais la haine contre lui parce qu’il ne voulait pas me voir », lâche-t-elle. « Je voulais qu’il voie un peu ce que je ressentais. Et la première personne que j’ai croisée, c’est Lola. Mais c’est à lui que je voulais faire du mal. »
Et comme s’il n’avait pas encore pris assez cher en passant, à tort ou à raison, pour le maquereau de Dahbia Benkired et l’élément déclencheur de son acte criminel, le dénommé Mustapha a la mauvaise idée d’aborder le sujet des « pistes non creusées » de l’affaire. « Vous insinuez que quelqu’un d’autre devrait être dans le box avec elle ? » demande une assesseure. « Oui », répond-il avant de s’embourber dans des histoires de « gens bizarres » et de « rites avec des bougies. » Cette fois, le président se fâche aussi rouge que sa robe : « Faites attention à ce que vous dites », lance-t-il, un poil menaçant. « Secte pédo-satanique ? La personne qui emploie ces mots n’a pas lu le même dossier que moi. »
Me Alexandre Valois, l’avocat de Dahbia Benkired, s’y met à son tour en demandant à ce que soient projetées quelques photos à caractère sexuel, retrouvées dans le téléphone de Mustapha. Le président porte l’estocade finale : « Vaut mieux se méfier de ce qu’on ne sait pas », jette-t-il au jeune homme en le congédiant. « Et ne pas trop parler ».
Suspension d’audience. « Alors, ça, pffiu… ça m’a vraiment mise mal à l’aise », souffle dans des volutes de fumée une « chroniqueuse ju’ » qui a récemment couvert le procès du chirurgien serial-pédophile Joel Le Scouarnec. « En trente ans de carrière, j’ai jamais vu un témoin traité de la sorte. Que ces histoires soient vraies ou non, c’est pas le plus important. La vraie question, c’est qu’elle a pu y croire, elle. »
À chacun ses tabous. Celui qui, mine de rien, caractérise quand même pas mal l’accusée, c’est sa sexualité. Tous les experts, psychologues ou psychiatres, s’y sont cassé les dents : elle a refusé d’aborder le sujet avec eux, sauf à dire qu’elle était exclusivement hétéro, et pas le moins du monde attirée par les enfants. Aussi ne peuvent-ils répondre à aucune question portant directement sur le dada de Freud, ce misogyne patenté de génie sans qui les procès d’aujourd’hui seraient probablement très différents.
De toute façon, le pénétrant Daniel Zagury déjà évoqué l’a récemment martelé dans une interview : « Certains actes criminels apparemment en rapport avec la sexualité n’ont que peu à voir avec elle. Ça passe par la sexualité, mais elle n’en est pas le moteur. Les gens s’imaginent des frustrés, mais Guy George par exemple, n’avait aucun problème, au contraire. Ce qui se joue parfois dans la bascule d’un sujet en danger de décompensation, c’est le passage de la passivité à l’activité, de la perte de contrôle à la maîtrise absolue, de l’impuissance et de l’angoisse transformées en sentiment de toute-puissance. » Cette longue citation peut s’appliquer au cas de Dahbia Benkired, mais aussi au viol en général. À tous les viols. Et que ça valait le coup d’être répété, inlassablement.
Pour en revenir aux divers experts mandés auprès de la meurtrière de Lola, ils ne l’ont pas exactement trouvée saine d’esprit, mais l’ont déclarée apte à être jugée, n’ayant identifié « aucune composante d’une quelconque pathologie psychiatrique ». Elle est d’accord avec eux : elle n’a pas aimé se retrouver après quelques mois d’incarcération à Fresnes (où elle est depuis retournée) en UMD (unité pour malades difficiles), au motif qu’elle se mutilait, se cognait la tête contre les murs et mangeait du plâtre en prison. « J’avais pas envie d’être avec les fous », commente-elle, à un moment, dans le plus grand des calmes. Soulignons ici que, contrairement à une idée reçue, les UMD où sont enfermés les irresponsables pénaux qui ont échappé à un jugement n’ont rien à envier aux prisons « classiques ». « C’est même l’inverse », m’a expliqué une amie pénaliste, qui raconte avoir été harcelée par un de ses clients séjournant dans l’un de ces établissements psychiatriques. « Chaque jour il m’appelait pour me supplier de le tirer de là et qu’il puisse retourner en prison. »
Pas de pathologie psychiatrique donc, mais il sera fait état d’un « possible traumatisme ancien et enfoui » et on n’en saura pas beaucoup plus sur le pourquoi du comment. En revanche, les experts unanimes s’accordent à trouver à l’accusée de « très hautes tendances à la psychopathie » — qui n’est pas une maladie mentale — avec tout ce que cela suppose : trouble narcissique, froideur affective, n’envisage le rapport à l’autre que sous l’angle dominant/dominé, intolérance à la frustration, tendances antisociales… Son score élevé indiquerait une dangerosité pouvant l’être tout autant, et lorsque la psychiatre Karine Jean précise « en quinze ans d’expertise carcérale, c’est la première fois que je ressens un tel sentiment de malaise », un brouhaha effaré parcourt les bancs de la salle.
Sans surprise, l’avocat général demande la perpétuité incompressible et l’obtient, malgré la remarquable plaidoirie de l’avocat de la défense Me Alexandre Valois. Lucide, ce dernier aura seulement tenté de faire tomber l’accusation d’actes de torture et de barbarie en alléguant du fait que non seulement, sa cliente croyait la victime morte quand elle a porté les coups de couteaux et de ciseaux, mais aussi et surtout que Lola, au dernier stade de son agonie, ne pouvait plus ressentir de douleur physique. « Je dis ça également pour la famille », a-t-il souligné. « Pourquoi ajouter de l’horreur a l’horreur ? ».
Dahbia Benkired est donc la première femme condamnée en France à la réclusion criminelle à perpétuité « incompressible », ou « perpétuité réelle » telle qu’elle est connue publiquement jusqu’à aujourd’hui. Ce qui signifie qu’aucun aménagement (semi-liberté, permissions, libération conditionnelle) ne peut lui être accordé sauf procédure exceptionnelle. Le code permet néanmoins, après 30 ans, un examen par un tribunal d’application des peines, mais la procédure est très stricte et rarement aboutie.
Tueurs en série comme Michel Fourniret (mort en détention en 2021) ou terroristes comme Salah Abdeslam, ils ne sont même pas dix, en France, à faire partie de ce sinistre club. C’est un jugement historique pour une meurtrière au profil très rare. De fait, il faut chercher loin pour trouver d'autres cas de femmes aussi unanimement vilipendées. Susan Atkins de la famille Manson peut-être, qui poignarda en 1969 Sharon Tate enceinte de 8 mois. Ou Myra Hindley, moitié du couple de tueurs d'enfants connu en Angleterre sous le nom de « Moors Murderers » (« Les meurtriers de la lande ») dont les entreprises de pompes funèbres refusèrent de prendre en charge la dépouille.
Demain, le monde vous oubliera
Le dernier jour du procès, vendredi 24 octobre 2025, la manif du collectif Némésis s'achève quand j'arrive au Palais de Justice. Les pseudo-féministes et « lanceuses d’alerte » auto-proclamées d’extrême droite, venues pour exiger « Justice pour Lola », se sont déjà dispersées. J’entrevois quand même leur présidente Alice Cordier devant un micro, déclarant qu’elle et ses troupes sont « très contentes d’avoir rempli leur rôle ». Sur sa fiche Wikipedia, Cordier est aussi qualifiée « d’influenceuse », mais assurément pas du même genre que celles, entrevues ça et là tout au long du procès, dont la militante et ses ouailles dénoncent « l’indécence ». Le compte TikTok de Dahbia Benkired grossissait de mille inscriptions par jour peu après le meurtre, ai-je lu dans un reportage de fin octobre 2022 dans Elle, et l’intérêt ne semble pas avoir faibli trois ans plus tard : outre la présence occasionnelle dans la salle Victor Hugo d’une ou deux filles lookées comme la Dahbia Benkired d’avant, j’en croise d’autres aux toilettes occupées à faire des selfies avec joues aspirées et moues boudeuses, et même une qui se fait filmer sur les marches du Palais, détaillant la tenue « chic et casual » qu’elle a choisie pour l’occasion.
« Demain, le monde vous oubliera », a prédit un avocat à Dahbia Benkired. Est-ce bien sûr ? Une rumeur circule sur le web : Mustapha M aurait conseillé à son ex de « penser à l'argent » que pourrait lui rapporter la série Netflix qui lui sera tôt ou tard consacrée. J'allume machinalement la télé une fois rentrée chez moi en début de soirée. Netflix vient juste de programmer un documentaire d'une heure et demie sur Aileen Wuornos, la première serial killeuse américaine devenue aussi célèbre que ses homologues mâles façon Ted Bundy — notamment grâce à la performance oscarisée de Charlize Theron dans le premier long métrage de Patty Jenkins en 2003 : Monster…
Dix jours plus tard, soit mardi 4 novembre, la nouvelle tombe. Dahbia Benkired a décidé de ne pas interjeter appel. « Pour des raisons qui lui sont propres », précise Me Lucile Bertier, avocate de la condamnée avec Me Alexandre Valois, qui ajoute : « Sa décision était prise depuis longtemps mais nous ne pouvions pas la communiquer […] Elle avait le droit de changer d’avis jusqu’au dernier moment eu égard à la peine prononcée. Elle souhaite désormais que l’on ne parle plus d’elle. »
Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret / Margaux Simon