
Ils et elles construisent, nettoient, livrent, soignent. En France, des milliers de travailleurs et travailleuses sans papiers occupent des postes dans des secteurs frappés par une pénurie chronique de main-d’œuvre. Pourtant, leur régularisation reste rare, lente, souvent impossible. Une réalité au cœur des trois premiers épisodes de la nouvelle saison de notre podcast «Invisibles ». Entre utilitarisme politique et violences administratives : plongée dans une hypocrisie française.
En France, les travailleurs et travailleuses étranger·es représentent 7,66 % de la population active, soit environ 2,4 millions de personnes.Certain·es disposent de titres de séjour, mais d’autres, sans papiers, travaillent malgré tout dans des secteurs essentiels en crise de recrutement : le bâtiment, la restauration, l’aide à domicile ou encore le nettoyage.
En Île-de-France, les chiffres sont encore plus éloquents : les étranger·es représentent entre 40 et 62 % de la main-d’œuvre dans l’aide à domicile, le BTP, l’hôtellerie-restauration, le nettoyage, la sécurité et l’agroalimentaire (INSEE, 2022).
Ces métiers dits « en tension » sont au cœur de la loi immigration de janvier 2024, qui introduit la possibilité de régularisation à titre exceptionnel. Cette mesure permet, en théorie, d’obtenir un titre de séjour d’un an pour les sans-papiers ayant résidé en France depuis au moins trois ans et travaillé douze mois sur les deux dernières années dans un métier figurant sur une liste officielle.
Mais la procédure reste peu accessible. Le paradoxe est connu : « On demande des fiches de paie pour être régularisé, mais pour avoir des fiches de paie, il faut travailler, et pour travailler, il faut des papiers », résume Aboubacar, ancien livreur sans papier chez Chronopost. Il souligne aussi que le vrai problème, ce sont les conditions de travail : « Il n’y a pas de métier en tension. Ce sont les conditions de travail qui posent problème. Les cadences sont infernales, les conditions indignes, on est payés 600 euros par mois pour bosser de 2h du matin jusque 7h30. Ces métiers-là, les Français refusent de les faire. »
Les femmes sont particulièrement concernées. Elles représentent 52 % des immigrées en France (INSEE, 2023) et sont nombreuses dans l’aide à domicile, un secteur à la fois vital et invisibilisé. Comme le rappelle Bchira, militante de la lutte des sans-papiers : « Les femmes, surtout dans l’aide à domicile, sont invisibilisées. Elles travaillent dans une grande précarité, souvent sans contrat, ce qui les rend encore plus vulnérables aux violences et aux abus. »
Après plus d’un an de retard, la liste des métiers en tension — fondée jusque-là sur des données de 2008 — a été enfin actualisée en février 2025. Désormais régionalisée, elle comprend des métiers comme ouvrier du BTP, aide à domicile ou agent d’entretien. Pourtant, cette approche utilitariste continue d’exclure de nombreux travailleurs et travailleuses sans-papiers qui ne peuvent fournir les justificatifs demandés ou qui exercent hors de cette liste.
Depuis janvier 2025, la situation s’est encore durcie. Le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau a restreint les régularisations aux seuls secteurs dits « en tension ». Une mesure qui s’inscrit dans un durcissement global de la politique migratoire, tout en fragilisant davantage celles et ceux qui font déjà tourner l’économie.
À cela s’ajoute la dématérialisation massive des démarches administratives, amorcée pendant la crise sanitaire, sans mise à jour efficace des sites officiels. L'accès aux procédures est devenu un casse-tête, d’autant que les préfectures refusent souvent de recevoir les demandeurs. « Avant le Covid, si quelqu’un avait son dossier complet, il pouvait se rendre à la préfecture, faire la queue, et repartir avec un rendez-vous. Trois mois plus tard, il obtenait un récépissé et, quelques mois après, un titre de séjour. Depuis 2023, tout est devenu numérique, et il faut parfois attendre des mois pour obtenir un rendez-vous puis encore des mois pour avoir la réponse », témoigne Nelly, bénévole à la Ligue des droits de l’Homme.
La logique dissuasive semble assumée. « Les préfectures ont supprimé tout le personnel nécessaire à l'accueil, empêchant ainsi l'avancement des demandes. Ça ressemble à une stratégie pour éviter de régulariser les travailleurs », poursuit-elle.
Les employeurs aussi participent, souvent passivement, à ce blocage. Aboubacar, porte-parole des grévistes de Chronopost à Alfortville, témoigne : « Les patrons n’ont jamais fourni les papiers nécessaires à la régularisation, et ils disent qu’on n’a jamais travaillé pour eux. On a des preuves, des photos, des vidéos, mais la préfecture ne veut rien voir. »
Malgré les conditions similaires, les décisions varient d’un dossier à l’autre : « Ça fait huit mois qu'on attend. Sur les 15 cartes obtenues, seulement quatre concernent des grévistes de Chronopost. Pourtant, toutes les situations sont identiques. Si l’un obtient un titre et pas les autres, c’est comme si personne n’en avait. »
Sans statut légal, les personnes sans-papiers vivent dans une insécurité permanente : logement insalubre, absence de droits sociaux, peur constante d’un contrôle. Sync, arrivé en 2015, raconte : « Même avec un contrat de travail, ils m’ont mis en garde à vue et donné une OQTF. J’ai attendu un an une réponse à mon recours. »
Les contrôles au faciès ciblent massivement les hommes perçus comme noirs ou arabes : selon le Défenseur des droits, ils ont 20 fois plus de chances d’être contrôlés. Les obligations de quitter le territoire (OQTF), largement distribuées (mais exécutées dans seulement 6,4 % des cas en 2023), maintiennent des milliers de personnes dans un flou juridique destructeur.
Même l’accès à l’aide médicale d'État (AME) est entravé. Beaucoup, contraints d’utiliser de fausses identités, renoncent à se soigner. « Ce système nous pousse à l’illégalité, puis nous accuse de menace à l’ordre public », dénonce encore Aboubacar.
Le discours sécuritaire s’appuie souvent sur des statistiques biaisées. En 2020, 52 % des Français estimaient que l’immigration était la première cause d’insécurité (CNCDH). Pourtant, la délinquance n’a pas de lien direct avec l’immigration : les délits liés à l’entrée ou au séjour irrégulier gonflent artificiellement les chiffres.
Comme le rappelle Emeline Zougbédé, chercheuse à l’Institut Convergences Migrations : « Plus le contexte est anxiogène, plus on fait ce qu’on veut. On crée le raccourci immigration = insécurité = délinquance. Ce n’est pas vrai, mais on joue sur les paniques morales pour pouvoir restreindre les libertés »
Face à cette injustice, les luttes collectives persistent et portent parfois leurs fruits. Des collectifs comme la CSP75 ou les grèves de livreurs sans papiers de Chronopost incarnent une solidarité active et combative. Mariama Sidibé, désormais régularisée, raconte : « Tous les vendredis on manifeste. Moi j’ai mes papiers et je travaille mais dès que je termine, je viens soutenir mes camarades comme d’autres personnes m’ont soutenu. Je leur dis de ne pas avoir peur, on est là pour réclamer nos droits. »
Et Bchira, ex-sans papier devenue militante, conclut avec force : « Ce dont nous rêvons c’est d’une lutte collective, avec les syndicats, mais qu’on parle de notre point de vue, en tant que personnes exilées … et qu’on ne vienne pas parler à notre place ! »
Pour aller plus loin
https://www.youtube.com/watch?v=WcUYka2Y31Y
https://desinfoxmigrations.fr/
https://www.infomigrants.net/fr/
https://www.mediapart.fr/journal/france/191223/loi-immigration-une-fabrique-sans-papiers
Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon