
Du 2 au 5 juillet se tiendra, dans l’Eure, la 13e édition du festival de cinéma Les Filmeurs. Un événement auquel le département accordait jusqu’ici une subvention, qui vient d’être brusquement supprimée cette année, sans discussion préalable et sans concertation. Le président du département, Alexandre Rassaërt, proche du Premier ministre Sébastien Lecornu, ne semble pas apprécier toutes les formes de culture.
Chaque année, à Conteville, un petit village dans le département de l’Eure, se tient le festival de cinéma Les Filmeurs. Organisé depuis 2014 par un petit groupe de bénévoles originaires de la région, l’événement rassemble habitants du coin, cinéphiles et simples curieux, venus assister à des projections et participer à des débats.
L’objectif : « Créer du lien social et faciliter l’accès à la culture dans un département qui souffre d’un déficit de l’offre culturelle ». Tout au long de l’année, les neuf organisateurs, tous bénévoles, font vivre le projet à travers des résidences d’écriture, des ateliers de réalisation, des actions d’éducation à l’image et un ciné-club. « Le festival Les Filmeurs est le point d’orgue de toutes ces actions », explique Yannick Kergoat, l’un des organisateurs.
De quoi, en théorie, réjouir le département de l’Eure, qui voit s’organiser en son sein, sans trop d’effort, un événement qui contribue à son animation locale et à son image de territoire attentif à la cohésion sociale, à la médiation et à l’accès à la culture en milieu rural. Un département où est élu Sébastien Lecornu, cinquième vice-président du conseil départemental et membre de la commission permanente, au titre de laquelle il participe aux délibérations de la région, notamment sur les décisions d’attribution de subventions aux événements.
D’autant qu’il n’est autre que Premier ministre d’un gouvernement qui assure avoir fait de la culture en ruralité « l’une de ses priorités » et promet« d’accompagner durablement les collectivités et les acteurs culturels des territoires ruraux ».
Autrement dit, Sébastien Lecornu évolue à la croisée de deux niveaux de décision et de discours : celui d’un exécutif national qui affiche une attention tout particulière pour les territoires ruraux, et celui d’un exécutif départemental qui en arbitre concrètement les moyens.
Cela tombe bien, Les Filmeurs est un succès. Il attire, chaque année, un public de plus en plus nombreux venu découvrir une programmation « plutôt progressiste » aux thématiques « plutôt sociales », selon Yannick Kergoat. L'an dernier, le public avait notamment pu voir Personne n'y comprend rien, le documentaire consacré à l'affaire Sarkozy-Kadhafi. Et lors de la 13e édition qui se tient cette année du 2 au 5 juillet, les organisateurs peuvent même se féliciter de la présence de Yolande Moreau, actrice, réalisatrice et scénariste belge à succès, qui présentera entre autres son documentaire consacré aux camps de réfugiés de Calais et de Grande-Synthe, Nulle part en France.
Pour faire vivre cette aventure, l'association bénéficie d'une subvention annuelle de 20 000 euros, soit près de la moitié du budget du festival, accordée par le département de l'Eure depuis treize ans. Une somme importante pour un événement qui fonctionne essentiellement grâce au bénévolat et à des entrées à prix libre.
Mais cette année, moins d'un mois avant le début du festival, le département de l'Eure a annoncé la suppression de l'intégralité de son aide financière. Les 20 000 euros qui devaient notamment servir à rémunérer les prestataires ne seront pas versés. « Le 28 mai dernier, le département de l'Eure nous a contactés par téléphone pour nous signifier que le président du département, Alexandre Rassaërt, avait personnellement décidé de supprimer toutes les subventions liées au cinéma et de ne pas honorer l'aide de 20 000 euros promise pour l'édition 2026. Et cela a été décidé sans concertation ni discussion préalable avec nous », rapporte Yannick Kergoat.
Pourquoi avoir supprimé, sans sommation, une somme qui permet à ce festival d’exister ? Auprès de France 3, le département invoque les contraintes budgétaires : « Face à l'augmentation continue de ses dépenses sociales, le département de l'Eure doit recentrer ses moyens sur ses compétences prioritaires : la protection de l'enfance, l'accompagnement des personnes âgées, des personnes en situation de handicap et des publics les plus fragiles. »
Dans les rangs des organisateurs, la position laisse perplexe. Car si le département a annoncé en avril une baisse de 10% du budget de la culture, Les Filmeurs a été frappé bien plus durement que les autres festivals de la région. « Au téléphone, il nous a été dit que toutes les aides au cinéma avaient été supprimées, que tous les festivals étaient logés à la même enseigne. Pourtant, nous avons contacté le Festival Génération durable, le Festival international du film d'éducation, tous deux dans le département de l’Eure, et ils nous ont confirmé qu’ils conservaient l’intégralité de leurs subventions. Le Festival d'animation du Neubourg voit son aide diminuer de 10%. La Résidence du Moulin d'Andé n'est pas touchée. L'Encre à l'écran, à Val-de-Reuil, non plus », abonde Yannick Kergoat.
À vrai dire, le contexte politique de l’Eure est, disons, peu propice à la survie d'événements culturels jugés « progressistes ». Lors des élections législatives de 2024, le Rassemblement national et ses alliés y ont recueilli environ 52% des suffrages exprimés, remportant quatre des cinq circonscriptions. Une progression qui classe le département parmi les territoires métropolitains où la poussée du parti d’extrême droite a été la plus forte.
Et, sans doute est-ce un hasard, mais Alexandre Rassaërt, ce proche de Sébastien Lecornu, qui a débuté sa carrière en politique à l’Union nationale interuniversitaire (UNI) — mouvement étudiant de droite proche de l'extrême droite —, s’était engagé dans la campagne d’un certain Nicolas Sarkozy en 2006.
La suppression de l'aide financière aux Filmeurs est-elle liée à une vision politique qui ne rentre pas dans les clous de la majorité départementale ? Le département de l’Eure n’a pas donné suite à nos sollicitations. Le cabinet du Premier ministre, Sébastien Lecornu, non plus.
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