À la Cité internationale universitaire, les défilés de mode s’enchaînent sur fond de malaise étudiant

À la Cité internationale universitaire, les défilés de mode s’enchaînent sur fond de malaise étudiant

Une énorme cascade d’eau, des mannequins qui évoluent sur un sol ensablé, le tout pendant la journée la plus chaude jamais enregistrée en France : le dernier défilé Louis Vuitton, le 23 juin, a viré au scandale. Dans les coulisses de la Cité internationale universitaire, lieu d’accueil de l’événement, les étudiants protestent contre des décisions unilatérales prises par la direction. Une manifestation de contestation est prévue ce 8 juillet, jour d’un nouveau défilé.

L’annonce est faite par des météorologues inquiets : la canicule commencera le 17 juin. Sa dimension historique semble se confirmer, le souvenir de 2003 hante les responsables politiques, les services de secours, les journalistes : ça pourrait cette fois être encore pire. À l’époque, on avait dénombré 15 000 morts.

À la Cité internationale universitaire de Paris, au sud de la capitale, où vivent plusieurs milliers d’étudiants, des barrières opaques empêchent totalement l’accès à la pelouse principale du site déjà depuis plusieurs semaines. Des agents de sécurité privée quadrillent les lieux, des camions se relaient. Les habitants ne savent pas dans les détails ce qui se trame. Ils n’ont pas été réellement informés en amont, confidentialité oblige. Ils ne l’avaient pas été, non plus, pour deux événements organisés quelques mois auparavant, l’un porté par Victoria Beckham et l’autre par la marque de luxe Loewe.

Angoisses caniculaires

Les discussions alternent alors entre colère et inquiétude. Une partie significative des étudiants de la Cité s’est déjà mobilisée contre la multiplication de ces privatisations des espaces communs, par voie de mails ou via les réseaux sociaux, en vain. Non-respect des chartes signées, bafouement des engagements environnementaux, manque de communication : tous leurs arguments sont, au fond, restés lettre morte.

Face au manque d’information, le collectif s’organise pour enquêter lui-même. Certaines chambres sont positionnées en hauteur, avec vue sur les installations en cours, ce qui permet de faire des photos. On cherche à discuter avec les agents de sécurité. On déambule à travers les allées, aussi, pour tenter de comprendre le nombre de tentes déployées et à quoi elles servent. Plusieurs milliers de mètres carrés sont réquisitionnés, pendant plus d’un mois, pour un moment final qui ne durera qu’une quinzaine de minutes.

Plusieurs semaines de montage pour un moment de vérité de 15 minutes. Ainsi va la mode.
Image capture d'écran Louis Vuitton

Les étudiants compilent toutes ces informations au même moment où l’angoisse monte : la canicule arrive et avec elle tous les risques qui l’accompagnent. Les habitants de la Cité universitaire sont particulièrement exposés et le savent. Beaucoup de chambres sont mal isolées, vétustes, orientées en plein soleil, sans possibilité de courant d’air. Dès début juin par exemple, alors même que les températures restaient plutôt douces, une habitante avait dû demander à changer de chambre à cause de la chaleur. Exposé plein sud, au-dessus du périphérique, l’espace était déjà invivable.

Besoins colossaux

Dans certaines « maisons », comme on appelle chacun des édifices reliés à des pays et décorés en fonction, les travaux de rénovation se font attendre depuis des années. Dans un point d’information daté du 6 mai 2026, les services de la Cité universitaire établissent les besoins en « gros entretiens » à 42,7 millions d’euros, pour la période 2025-2032. Côté « programme immobilier », on dépasse les 120 millions d’euros. Le même document constate, aussi, que les dotations publiques issues du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche sont en baisse. Tout comme le résultat net qui accuse une considérable chute sur la période 2024-2026.

Deux situations inextricables.
Documents Cité internationale universitaire

L’organisation d’événements, dès lors, semble être une solution trouvée pour tenter de renflouer les caisses. C’est comme ça que la direction le justifie. Puis l’idée n’est pas nouvelle, les privatisations d’espace existent depuis vingt ans. Mais avec ces défilés de mode, à suivre les étudiants, un cap est passé. Avec un problème : depuis que les privatisations commerciales à grande échelle et en extérieur ont commencé, il y a quelques mois, les étudiants n’ont remarqué aucune accélération significative des rénovations. En d’autres termes, et ça les agace : ils n’ont pas encore vu la couleur des billets.

Le défilé Louis Vuitton apparaît ainsi comme la goutte de trop, sur fond d’une ambiance qui se détériore. Les collectifs étudiants peinent à se structurer par peur de ne pas être reconduits : les contrats de location sont renouvelés chaque année, avec des critères de décision opaques. Beaucoup de loyers ont augmenté significativement, jusqu’à plus d’une centaine d’euros par mois. Mesure obligatoire, selon la direction, pour garder la tête hors de l’eau. Renforçant encore plus les tensions : comment expliquer la multiplication de ces défilés de marque de luxe, en même temps que l’effort financier demandé aux étudiants ?

Générateurs et climatiseurs

À mesure que les préparatifs avancent, le paysage se précise. Un défilé Louis Vuitton avec du sable, une grande vague, au milieu d’un énorme cube construit pour l’occasion. Le bâtiment principal de la Cité internationale universitaire, à l’esthétique particulièrement soigné, ne sera donc même pas visible à la caméra.

Arrive ensuite la canicule, près de 40 degrés à l’ombre. Les installations autour du défilé scandalisent certains habitants : derrière les barrières, des énormes générateurs s’activent pour alimenter des clims qui rafraîchissent des tentes et des préfabriqués. Ce système rejette bien sûr de l’air chaud et de la fumée, non loin de chambres étudiantes. Une aberration sociale et écologique : des jeunes précaires entreposés dans des chambres de 15 mètres carrés mal isolées se retrouvent touchés par des fumées chaudes que rejette un village éphémère rafraîchi, installé en bas de chez eux contre leur gré.

PEERTUBE
Derrière la scène, des gigantesques installations électriques. En pleine canicule.
Images DR / Blast

Une série d’éléments qui se trouve, qui plus est, s’inscrire en contradiction avec la communication développée par la Cité internationale, qui se présente volontiers comme un « poumon vert » de la capitale, atout s’il en est pour faire face au réchauffement climatique. La cité a aussi adhéré au label « Écoprod », qui se veut un promoteur de « pratiques écologiques et durables dans l’industrie audiovisuelle ». Pour autant, cette même direction déclare que lorsqu’elle signe un contrat de privatisation avec une entreprise, elle n’est pas au courant à l’avance ni de la taille ni des installations précises que cela engendrera. Le milieu de la mode, qui semble particulièrement friand des prestations offertes par le lieu, aime évoluer en secret.

Manifestation

Le 23 juin, jour du défilé Louis Vuitton, quelques étudiants en colère manifestent devant les grilles. On peut y voir des pancartes « Fast Fashion hors nos pelouses », « Profit partout, pelouse nulle part », « A honorat dreamed of students, not privatization ». Le petit groupe scande « Libérez la cité ». Au bout de plusieurs heures, Jean-Marc Sauvé, haut-fonctionnaire de 77 ans président de la Cité internationale universitaire, qui a assisté au défilé au premier rang les pieds dans le sable, vient à leur rencontre.

Le ton monte rapidement. Les étudiants détaillent des revendications protéiformes : rénovation des bâtiments, prise en compte des violences sexistes et sexuelles, engagement écologique, bien-être des employés de la cité, plus de transparence. Une batterie de thématique qui, selon eux, doit être mise au cœur du projet de la Cité internationale. Ils veulent y prendre leur part : beaucoup d’étudiants qui habitent les lieux ont beaucoup de choses à apporter, souhaitent participer à la vie collective, organiser des choses. Tout l’inverse de ce qui se passe : une décision venue d’en haut, sans concertation ni avec les étudiants ni avec les directeurs de maisons, qui privatise un espace commun de verdure au profit d’une grande marque de luxe. Et ce, circonstance aggravante, en pleine canicule historique.

Les étudiants tentent de rendre visible leur lutte, devant la Cité.
Image DR

Chez Jean-Marc Sauvé, le malaise est alors palpable. Il assure ne pas avoir été contacté, avant d’admettre avoir raté un mail collectif d’alerte de la part des étudiants. Il justifie ces privatisations par les contraintes budgétaires de la cité. En haussant la voix, il tonne : « Notre offre de logement est compétitive, nous avons 25 000 demandes par an. […] Si vous voulez quitter la cité… ». Il connaît les immenses difficultés pour trouver un logement à Paris, d’autant plus en tant qu’étranger, et semble en jouer. Il assure que les documents financiers et les choix de gouvernance ne regardent pas les étudiants. Pour ces défilés de mode, il parle de plusieurs centaines de milliers d’euros rapportés. En réunion avec les étudiants, trois jours plus tard, la direction évoquera environ un million d’euros. Somme conséquente mais dont on peine à saisir comment elle pourrait réussir à vraiment combler les besoins de la cité, évalués donc à plusieurs dizaines de millions d’euros. À se demander si le jeu en vaut la chandelle.

Malgré tout, cette opposition semble avoir été fructueuse : dans une boucle collective, les étudiants mobilisés se félicitent, le lundi 6 juillet, d’une avancée de leur combat. La mobilisation générale a réussi à recueillir plus de 1500 signatures sur une pétition et la direction semble se montrer plus prompte à les écouter. Par réponse de mail, Blandine Sorbe, déléguée générale, se déclare réceptive aux revendications et souhaite la mise en place à l’avenir de meilleurs dispositifs de dialogue.

Des signaux positifs, certes, mais les étudiants ne lâchent rien : une manifestation est prévue ce mercredi 8 juillet au matin, jour d’un nouveau défilé. Car à peine terminé, les équipes de Louis Vuitton ont passé le relais à d’autres, d’une marque de luxe là encore. Dans les couloirs, il se dit que ça serait Balenciaga. En attendant le prochain.

Les derniers peaufinages, veille du défilé, le 7 juillet. Au moins, cette fois, on devrait voir la Cité internationale universitaire en fond.
Image DR

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon