
125 et des Milliers, c’est le titre de l’ouvrage collectif dont Sarah Barukh est à l’origine, paru chez Harper Collins. 125 femmes, personnalités et autrices y ont été réunies pour célébrer la mémoire de femmes assassinées ou menacées par leur conjoint.
Victime de l’emprise d’un compagnon violent pendant dix ans, Sarah devient dépositaire d’une parole souvent ignorée. Découvrir les destins derrière ce mot « féminicide », les drames qui se jouent derrière les portes closes. Rendre leur nom, leurs visages, leur intégrité aux victimes de ces crimes. Ce livre raconte en creux la société qui les tolère et qui ne sait pas les protéger. Rencontrer Sarah, c’est prendre conscience de cette réalité.
Quand j’ai découvert ton histoire au début du livre, je me suis aperçu que j’avais ce préjugé idiot, que ça ne touchait que certains milieux, un peu défavorisés.
J’en étais la première surprise car quand je me suis enfuie, je croyais vraiment être une exception… je suis écrivaine, éduquée, j’avais en principe toutes les cartes en mains. C’était il y a presque trois ans, et j’ai eu l’idée de cet ouvrage, six jours après m’être enfuie et réfugiée chez mes parents. J’ai grandi en face d’une cité. Quand j’étais petite, la mère d’un ami qui habitait là était battue. J’avais assimilé cette violence à ce lieu. Au manque de maîtrise de la langue. Je sais ce que c’est, de manquer d’armes pour faire la démarche de porter plainte. Dans ma tête, il était impossible que je sois tombée si bas. J’avais honte. Et je revenais à cette vue sur la cité, en constatant à quel point je m’étais plantée dans mes stéréotypes. Moi aussi, je pouvais être cette femme.
C’est beaucoup plus répandu et général qu’on ne le croit, un peu comme ce qu’on a compris au moment de #metoo…
Plus on en parle, plus les femmes se rendent compte qu’en fait, c’est ce qu’elles vivent chez elles. Ce ne sont pas forcément des femmes battues, près de 60% des femmes qui meurent ne l’ont jamais été. Leur point commun c’est la violence psychologique. J’avais une boule au ventre affreuse pendant dix ans. C’était beaucoup plus insidieux qu’on ne l’imagine. Si je le contrariais, c’était des jours de disputes, de hurlements, de menaces. Tu finis terrorisée.
A la fin tu deviens coupable de respirer…
Moi j’étais coupable de ça. Il ne voulait plus que je dorme avec lui car je bougeais et respirais trop fort. Ma prise de conscience est venue quand je me suis aperçue que ma fille commençait à avoir des absences. A chaque fois qu’il y avait une dispute, son regard se perdait. Elle n’avait que quelques mois. Et là je me suis dit « je suis en train de fabriquer une victime ». Quand j’étais victime de violences, j’étais dans une forme de sidération. Tu deviens un peu spectatrice de ta vie, pour créer une forme de bulle où la douleur est soutenable. Je faisais comme si tout ça n’existait pas. Et ça n’a plus été possible quand je l’ai vu avec les yeux de ma fille. Quand j’ai eu peur pour elle, physiquement.
On a envie de savoir aussi ce qui se cache derrière la violence de ces hommes. Quelles sont les raisons du silence des femmes, selon toi ?
Je n’arrive pas à diviser en clans, les bons contre les méchants. N’importe quelle femme si elle subissait ça d’un inconnu irait porter plainte dans la seconde. Sauf que là, il s’agit de la violence de l’homme que tu aimes. Tu connais chacune de ses raisons. Dans 9 cas sur 10, ça vient de l’enfance, il y a eu une famille dysfonctionnelle. Lui est le résultat d’une histoire. Il n’aurait pas eu cette psychose que je l’abandonne, si lui-même n’avait pas été un enfant mal aimé. Il n’aurait pas été maniaque à ce point si sa mère ne l’avait pas lavé à l’eau de javel. Je le voyais comme un enfant maltraité que j’étais la seule à pouvoir apaiser. Ce qui me touche chez toutes ces femmes, c’est un grand point commun : la sensibilité et l’empathie. Elles s’attachent et elles pardonnent, et au bout d’un moment, « partir » devient « abandonner quelqu’un ». On met du temps à comprendre que ce n’est pas vrai.
Le point commun de toutes ces vies de femmes et de leur mort, c’est qu’elles n’ont pas eu de légitimité. On demeure dans le lexique de l’accident, presque de la passion romantique, de l’excuse. Dans les mentalités, comme dans la loi, la chose est tolérée.
S.B : L’exemple de Sandrine Bouchet, la présidente de l’UNFF (union nationale des familles de féminicides), à qui sont reversés les bénéfices du livre, prouve que c’est encore le cas. Sa sœur a été brûlée vive en 2017. Dans les journaux on a écrit des trucs du genre qu’elle avait dû le chercher. Il y a un vrai problème dans la loi à faire reconnaitre le terme de « féminicide », car il existe déjà un terme de « uxoricide », qui lui trimballe tout ce passif de femme objet, et l’élan punitif de l’homme est atténué, notamment grâce à cela, dans le « crime passionnel ». Et ça fait partie du romantisme qu’on nous vend. Où il y a toujours l’isolement des amants, souvent la mort au bout du chemin.
Dans le livre, Alexandra Koszelyk a évoqué Carmen, poursuivie et tuée par un amant jaloux. Ce n’est pas vraiment ainsi qu’habituellement on l’aborde.
Ce n’est pas tout le problème mais c’est le cœur du problème : l’amour et ses représentations. Le romantisme vient du « sturm und drang » allemand, donc les ténèbres. Et nos représentations de l’amour se fondent là-dessus. J’ai demandé ce texte un peu différent à Alexandra, pour prouver que cette héroïne idéalisée, symbolique, était en fait un féminicide sublimé.
Dans le parcours de ces femmes, on s’aperçoit qu’elles sont tuées quand elles partent.
C’est lorsqu’elles s’en vont qu’elles sont le plus en danger, quand il devient officiel qu’elles « n’appartiennent » plus à leur mari, quand elles rencontrent quelqu’un, à l’annonce du divorce, quand elles sont de nouveau enceintes. C’est là que le modèle sociétal a du poids, jusque dans le vocabulaire : on dit « prendre femme ». Et elle perd son nom. Le devoir conjugal est une notion qui existe, justifiée encore. Le corps des femmes est sous tutelle en permanence. Devant les tribunaux, quand une femme trompe son mari, ça continue d’être considéré comme une circonstance atténuante, comme si ça pouvait justifier qu’on tue quelqu’un.
Il est bouleversant de s’apercevoir que ces voix-là, on n’a pas l’habitude de les entendre. Comment t’es-tu plongée dans ces destins ?
J’ai cherché. Et tout ce que je trouvais, c’étaient des faits divers et des chiffres. Et même à moi, concernée, ça ne parlait pas. C’est là que j’ai eu l’idée de reprendre la statistique qui, d’ailleurs, est fausse. J’ai voulu rencontrer 125 familles et les interroger chacune.
Comment ça elle est fausse ? Il y en a beaucoup plus ?
Beaucoup plus. Depuis 2020, la justice reconnait le suicide forcé comme un féminicide. C’est-à-dire quand une femme est tellement désespérée qu’elle ne voit plus que cette solution car la société ne pourra rien pour elle. On en raconte certaines dans le livre, notamment le cas de la première femme de Bertrand Cantat, qui en a été le premier exemple médiatique, le cas également de Céline qui a préféré sauter du 5ème étage avec son bébé parce qu’elle venait de recevoir un SMS du père qui lui disait « je vais te défoncer ». Dans ce cas, la mort du bébé ne compte pas comme un féminicide et ce genre de victime collatérale n’entre pas dans la statistique. Si on les comptait, ça ferait une femme qui meurt tous les jours en France. Aucune étude ne permet d’évaluer l’impact des violences sur l’entourage (les parents, les grands-parents). De même pour les dommages à long terme, les morts dites « naturelles », les risques de cancers, des faiblesses cardiaques provoquées par cette pression.
Comment as-tu recueilli le témoignage des familles ?
J’ai mis des mois à les retrouver. J’ai répertorié tous les prénoms des victimes (dont la liste existe depuis 2016), avec les lieux, les articles que je trouvais, les témoins. Je recoupais les informations et j’allais sur les réseaux des associations. Parfois dans les centaines de commentaires, il y avait quelqu’un qui disait avoir été à l’école avec elles, être voisin, ou cousin. Et je les contactais. Je regardais les faire parts de décès, j’appelais les pompes funèbres, les églises, les médecins. J’ai bossé sept jours sur sept pendant deux ans. Je me suis un peu transformée en Erin Brockovitch. L’enjeu me dépassait. Ma vie rencontrait un problème de société.
Il y a une dimension spirituelle, tu rends leur âme, leur existence à ces femmes. Une autre voix témoigne pour elle. Seule la littérature pouvait permettre cette connexion, cette identification et cette subjectivité.
Évidemment, il y a une immense part spirituelle. Delphine Horvilleur ouvre d’ailleurs l’ouvrage par une prière, ne pouvant se substituer à la voix d’une victime. Je les ressentais toutes autour de moi. Pour chacune des participantes au projet il y a une histoire, un écho même, extrêmement fort. Joindre les personnalités s’est fait de manière assez naturelle. Toutes ont accepté assez vite, avec une grande émotion. Elles viennent de tous horizons, de toutes sensibilités. Ce sont des ambassadrices, des messagères. Les gens ne sont pas morts quand on parle d'eux, dit la Torah.
Quelle a été la réaction des familles devant ces textes ?
Le message des mères que je recevais étaient bouleversants. Leur enfant n’était pas oublié. Elles retrouvaient leur voix, un témoignage de leur présence qui n’était plus réduite à un crime. Ce projet faisait société. Le livre est collectif. J’aurais été incapable de le faire seule. Il y a ici 125 vécus, 125 approches différentes, 125 regards. Mais c’est le livre le plus personnel que j’ai fait.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret