Paris Saint-Germain : paver la voie de l’émancipation

Paris Saint-Germain : paver la voie de l’émancipation

Des « débordements » pour certains, une « pagaille organisée » par les forces de l’ordre pour les autres : les célébrations populaires après la victoire du Paris Saint-Germain ont été abondamment commentées. Pourtant, loin des saillies racistes ou paternalistes, c’est un tout autre match qui s’est joué samedi dernier. Celui d’une génération reprenant la main face à un système moral et politique à bout de souffle, ne tenant plus que par sa brutalité et l’écrasement des moments de joie et d’émancipation collectifs.

Nous sommes désormais habitués. Habitués à voir toute expression de joie se faire réprimer dans le sang.

C’est devenu banale que de voir des jeunes, la plupart noirs et arabes, finir interpellés, éborgnés ou simplement humiliés. Et ce pour avoir daigné exprimer sa fougue en dehors des cadres imposés, marchandisés.

Aujourd’hui, avoir l’audace de se rendre à une distribution de poulet, un concert gratuit, ou avoir l’arrogance de vouloir faire trempette — en pleine épisode caniculaire — dans un canal qui ne demande que ça, peut donc vous amener dans les geôles de la police républicaine.

Cette même police qui ne sait désormais plus faire autrement. Plus faire autrement que de frapper, de disperser, de gazer. Des années de fuite en avant doctrinale et de concession aux syndicats factieux ont produit des générations de « gardiens de la paix » qui n’ont d’autres objectifs que de transformer la haine produite médiatiquement en coups, en insultes, en humiliations. Passer de la théorie à la pratique. De la théorie des propos tenus sur les plateaux télévision de la bourgeoisie à la pratique de la violence éhontée de son bras armé. Rien ne se perd, tout se transforme.

Toute expression de joie doit être traquée, matée. L’ordre doit être respecté, quand bien même il défierait toute logique et toute morale. Oui, palpons ce gosse en maillot de bain qui a osé vouloir se rafraichir dans le canal en face de son collège. Poursuivons les autres à toute berzingue en voiture, gyrophares allumés et gazeuse à la main. Et interpellons tous ceux qui restent, car qui nous en empêchera ? Puis comment faire autrement ? Ils ont osé braver l’interdit, il faut désormais les corriger.

Des jeunes amateurs de rave party, aux jeunes issues des banlieues : il faut prêter des intentions parasitaires aux uns, et des intentions barbares aux autres. Les uns sont des erreurs à rééduquer, les autres des sauvages à réémigrer.

Ce tableau, qui à première vue pourrait paraitre bien sombre est celui d’une époque à bout de souffle, qui n’a plus que la terreur pour tenir. C’est un tigre de papier, qui samedi dernier a pris l’eau.

Retourner le stigmate de l’humiliation

Le Paris-Saint-Germain, porté par un coach digne des plus grandes légendes du sport, et par un collectif rempli d’humilité, a remporté pour la deuxième fois consécutive la ligue des champions. C’est historique.

La fête a été grandiose, des centaines de milliers de personnes se sont réunies partout dans la capitale, surtout aux alentours du Trocadéro pour faire corps et rentrer, avec leur club, dans l’histoire.

Après une semaine de canicule, lorsque le soleil est tombé après la victoire du PSG, le temps était frais, et le ciel clair. Les foules se sont amassées et se sont déployées en tirant des milliers de feux d’artifices. Parfois en l’air, souvent contre les forces de l’ordre.

Ce que beaucoup appellent des débordements n’en étaient pas. Et il est important de l’affirmer.

Toutes personnes venues se réjouir autour de la Tour Eiffel — magnifiquement vêtues des couleurs du club — n’attendaient qu’une chose : que la police — qui avait comme seul objectif de gâcher la fête armée de LBD et de lacrymo — soit prise à partie. Mise en échec.

Et c’est chose faite. Le temps d’une nuit, la police a été défaite par les mêmes personnes qu’elle humilie toute l’année. La chape de plomb qu’exerce habituellement l’autorité s’est fissurée, et la jeunesse, ce soir-là, a prouvé que tout était possible.

Il est possible de se réunir quand on s’en donne les moyens. Il est possible de défier celui qui nous fait croire que nous ne sommes rien. Il est possible de gagner et de fêter, avec fougue, grâce à la construction d'un rapport de force, la victoire de son club, alors même que les ordres préfectoraux, comme des enfants gâtés, exigeaient le contraire qu’importe le prix.

La victoire est possible

Cette génération, que beaucoup décrit comme dépolitisée, a montré aux yeux du monde qu’elle avait conscience d’elle-même et de ses ennemis naturels face aux enjeux de l’époque. Que ce soit face aux policiers racistes, aux journalistes néo-fascistes de Valeurs Actuelles et Frontières : cette jeunesse a su défendre ses intérêts et son honneur, dans la joie et la fierté.

Il paraît primordial, à l’aune de ces récents événements, de ne pas minimiser et invisibiliser l’apport de ces moments d’élaboration collective. Le flot d’insultes racistes par les politiciens et autres journalistes des beaux quartiers doit être appréhendé comme la preuve que le stigmate a été retourné, au moins le temps d’une soirée. La séquence politique que nous traversons nous oblige. La résignation, la honte et la peur ne sont pas des options envisageables.

À droite, dit-on, ce sont des « débordements » causés par des hordes de barbares hors la loi. À gauche, dit-on aussi, ce sont des « débordements » causés par la police et un maintien de l’ordre qui pousserait ces jeunes à bout, malgré leur volonté de calme.

Dans un cas, ce n’est pas un fait politique, dans l’autre, pas des comportements conscients. Pourtant, ces « barbares » sont la fierté de notre temps. Ils nous montrent que les victoires, même quand tout pousse à penser le contraire sont possibles. Ils pavent la voie de l’émancipation.

Ce soir de finale de la ligue des champions, c’est toute la bourgeoisie et ses appareils médiatiques et coercitif qui ont été humiliés. La démonstration de puissance de ces jeunes que personne, à part eux-mêmes, ne regarde avec tendresse, que personne ne souhaite comprendre, mais que tout le monde instrumentalise force le respect.

Alors il ne faut ni considérer ces jeunes comme des victimes incapables de saisir la portée de ce qu’ils font, ni comme des délinquants sans foi ni but. Cela reviendrait à dépolitiser ce qui se joue vraiment. Retirer la substance de ces manifestations spontanées d’un prolétariat à bout, qui n’a plus d’autre choix pour exprimer sa joie que de se confronter frontalement au mur que lui dresse la bourgeoisie.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Tulyppe / Margaux Simon