Immigration, islam : les obsessions du « Figaro »

Immigration, islam : les obsessions du « Figaro »

Le journal du groupe Dassault, gavé d’aides publiques, colporte et normalise les fantasmagories complotistes et racistes de l’extrême droite, du « grand remplacement » à la « remigration » : ce n’est pas exactement nouveau, mais cela devient très voyant.

En France, le journal qui reçoit le plus d’aides publiques est Le Figaro, le quotidien réactionnaire du groupe Dassault : l’État le gave, tous les ans, de très substantiels subsides - sans jamais demander aux contribuables s’ils sont d’accord pour qu’une partie de l’argent de leurs impôts soit ainsi dédiée au financement de cette œuvre de charité. 

En 2021, cette très droitiste publication a ainsi reçu 7,7 millions d’euros au titre, donc, des aides publiques à la presse. 

Puis, de nouveau, 10,6 millions en 2022. 

Puis de nouveau 10,5 millions d’euros en 2023, puis de nouveau 9,8 millions d’euros en 2024. 

Soit un fort coquet total de 38,6 millions d’euros en quatre ans (1).

Chauvinisme sponsorisé

Cette manne finance notamment (2) un chauvinisme dont nous verrons qu’il n’est pas nouveau (du tout) au Figaro, mais qui s’exprime ces temps-ci à un rythme soutenu. 

Le 19 mai dernier, le journal de Dassault a ainsi publié, sur une pleine page, un long entretien exceptionnellement complaisant avec l’un de ses anciens collaborateurs, devenu en 2021 politicien d’extrême droite à plein temps : Éric Zemmour. 

Cette prévenance pour un agitateur xénophobe n’est pas neuve, elle non plus, puisqu’à l’époque où il travaillait pour Le Figaro, Zemmour, plusieurs fois condamné pour provocation à la haine raciale ou religieuse et poursuivi pour contestation de crime contre l’humanité (3), avait pu compter sur le plein soutien de son employeur, qui lui avait maintenu toute sa confiance en dépit de ces menus errements - et qui l’avait notamment autorisé à dire, dans une chronique publiée en 2016, tout le bien qu’il pensait de l’infecte fantasmagorie complotiste et raciste du prétendu « grand remplacement » des Français dits de souche par « un peuple arabo-musulman ».  

Dix ans plus tard, le même Zemmour, figé dans ses obsessions altérophobes et antimusulmanes, peut encore et toujours compter sur la complicité de son ancien employeur, qui, dans son édition du 19 mai, le laisse proférer tranquillement que ledit « grand remplacement », de nouveau présenté comme une indiscutable réalité, « nécessite une défense identitaire de notre civilisation », avant de prôner « la remigration », notamment, des « chômeurs » et des « délinquants » étrangers – c’est-à-dire : leur déportation. 

Paganisme nazi

Cette normalisation d’une hantise xénophobe mélangée de plusieurs volumes d’islamophobie n’est, on l’a dit, pas nouvelle du tout, dans les pages du Figaro : pour le vérifier, il faut remonter le temps jusqu’à l’an de grâce 1975. 

Cette année-là, ce journal qui avait déjà été vendu, 53 ans plus tôt, en 1922, à un industriel antisémite et fasciste du nom de François Coty, est racheté par un entrepreneur, Robert Hersant, qui a derrière lui un passé un peu contrasté : après avoir fondé à Paris en 1940 un groupuscule pronazi dont les membres, parmi d’autres activités militantes, attaquaient des commerces juifs de la capitale, il a été condamné à dix ans d’indignité nationale en 1947, pour collaboration avec l’Allemagne nazie (4). 

Conformément au souhait de ce nouveau propriétaire, le journal se dote, en 1978, d’un supplément hebdomadaire, Le Figaro magazine, dont le directeur, l’ultraréactionnaire Louis Pauwels (5), s’entoure de collaborateurs venus de ce qu’il est alors convenu d’appeler la « nouvelle droite » - laquelle est en réalité une très vieille extrême droite, grossièrement parée d’oripeaux destinés à la rendre à peu près présentable, mais qui cachent mal sa fascination, relevée par le journal Le Monde, pour le « paganisme nazi », notamment.

Sous la houlette de cette distinguée coterie, Le Figaro magazine publie, en 1985, comme pour mieux revendiquer sa radicalisation droitiste, un numéro dont la couverture, devenue tristement fameuse, est illustrée, pour annoncer un « dossier » de plusieurs pages consacré à l’ « immigration », d’une photo d’un buste d’une Marianne coiffée d’un foulard musulman, et barrée de cette question : « Serons-nous encore Français dans trente ans ? »

Une du Figaro Magazine, 1985.
Image Le Figaro

Dans l’esprit des concepteurs de cette nauséabonde composition iconographique (et du dossier prétendument rigoureux qu’elle introduit) la réponse à cette question doit bien sûr être négative : tout l’objet de leur prétendue démonstration est de suggérer, déjà, qu’un peuple d’immigrés principalement musulmans va remplacer la population française de souche — et, par ailleurs, que des musulmans ne peuvent pas vraiment être considérés comme des Français. 

On sait ce qu’il en fut de la justesse d’une telle prédiction, qui, déjà, pronostiquait donc un grand remplacement démographique : trente ans plus tard, en 2015, les Français étaient toujours français — et ils le sont encore aujourd’hui.

Invasion migratoire

Mais la propagande réactionnaire a ceci de remarquable que la démonstration de sa fausseté ne dissuade jamais ceux dont elle constitue le fonds de commerce de continuer à vociférer des insanités, et quatre décennies après la publication de cette tristement célèbre couverture du Figaro magazine, c’est donc Zemmour qui peut, dans le quotidien subventionné du groupe Dassault, vitupérer librement, et sans jamais être contredit, contre « l’invasion migratoire » et « l’islamisation de notre pays »

Après quoi, et pour faire bonne mesure, Le Figaro publie encore, dans son édition du 20 mai 2026, une double page alarmiste soutenant notamment que « jamais la France n’a accueilli autant d’étrangers sur son sol », et que « l’exécutif » est « dépassé par la question migratoire »

Surtout : le quotidien subventionné du groupe Dassault publie ce jour-là, à la une, un éditorial de son très droitiste directeur adjoint de la rédaction Yves Thréard, qui s’emporte contre une « pression migratoire à 50 % d’origine africaine » qui « n’a rien à voir avec les vagues » d’immigration « polonaise, italienne ou espagnole enregistrées jadis » - en des temps, donc, où l’on avait le bon goût de migrer entre Blancs (6) -, et qui  précipite selon lui « notre pays » dans « un changement démographique radical, dont on n’a pas fini de mesurer l’ampleur ni les conséquences »

Vingt-quatre heures après que le politicailleur d’extrême droite Éric Zemmour a dénoncé dans les pages du Figaro une très imaginaire « invasion migratoire » et une « islamisation » présentées comme un « grand remplacement », c’est donc un éditorialiste de ce journal qui exprime à son tour les mêmes affres - en usant d’un vocabulaire à peine plus contourné.

À moins d’un an de l’élection présidentielle de 2027, cet engagement fort du Figaro, qui fait donc le choix d’installer (ou de consolider) dans l’imaginaire de son lectorat l’idée que la France serait confrontée à ce que les droites radicalisées appellent une « submersion migratoire », n’est bien sûr pas neutre : en confortant cette fantasmagorie, le journal de Dassault travaille, de fait, à la promotion des programmes de ces droites, qui rivalisent de démagogie nationaliste à l’approche de cette élection. 

Toute la misère de la « gauche » 

Le Figaro peut, il est vrai, compter, lorsqu’il promeut ainsi les funestes obsessions de l’extrême droite, sur la docilité d’une « gauche » — à guillemets — qui, plutôt que de tenir fermement une ligne antiraciste respectueuse des droits humains et du droit international, se laisse depuis de longues décennies entraîner sur ce terrain fangeux. 

C’est le socialiste Michel Rocard, alors Premier ministre, qui déclare en 1987 qu’« on ne peut pas accueillir toute la misère du monde »

Vingt-huit ans plus tard, c’est un autre socialiste, Manuel Valls, lui aussi Premier ministre — nommé par François Hollande —, qui, convoquant à son tour (mais sans assumer complètement cette vilenie) le spectre d’une invasion, déclame, en 2015 : « L’Europe doit dire qu’elle ne peut plus accueillir autant de migrants, ce n’est pas possible. »

L’année d’après, c’est François Hollande lui-même, président de la République en exercice, qui décrète en 2016 qu’il y en France « trop d’immigration qui ne devrait pas être là », et « un problème avec l’islam »

Et plus récemment, ce sont deux candidats à la prochaine élection présidentielle se réclamant eux aussi de la gauche, MM. Ruffin et Glucksmann, qui ont respectivement dit leur « hostilité » à « l’immigration de travail », et leur intention de « reprendre le contrôle » et d’assumer une « politique migratoire régulée » - déclarations qui suggèrent, de fait, que des migrants (et autres exilés) occupent des emplois qui auraient dû revenir à des Français de vieille souche, et que l’immigration serait hors de contrôle, parce qu’insuffisamment régulée, alors même qu’elle ne cesse, depuis un demi-siècle, d’être toujours plus étroitement limitée par des lois (et autres circulaires) toujours plus sévères.

Idées reçues

Dans le monde réel, bien sûr, l’immigration n’est pas ce qu’en dit la propagande qui la présente comme une « invasion » - et où se perd même une « gauche » terriblement fragile sur ses appuis. 

Comme l’écrit le démographe François Héran, professeur au Collège de France et fin spécialiste du sujet, dans une tribune récente qu’il faut citer ici un peu longuement : « à partir de l’an 2000 », après avoir été « en forte hausse » dans l’après-Seconde Guerre mondiale, « la proportion d’immigrés dans la population de la France s’est stabilisée depuis le tournant de 1973-1974 (…).  Mais à partir de l’an 2000, elle n’a cessé de progresser en France : de 50 % en vingt-cinq ans »

Il s’agit, constate le démographe, « d’une tendance lourde observée bien au-delà de la France, alimentée par plusieurs ressorts : la circulation des étudiants internationaux, les dictatures et les guerres qui affectent de plus en plus les populations civiles, l’essor de pays émergents qui se situent à mi-chemin sur l’échelle du développement et dont les habitants ont à la fois des aspirations à migrer et un minimum de moyens pour les combler »

Mais, poursuit François Héran, « tous les indicateurs disponibles convergent pour attester une progression de l’immigration encore plus forte dans le reste de l’Europe occidentale - + 105 % en vingt-cinq ans - et, globalement, à l’échelle de la planète : + 74 % »

Surtout : toutes « les données (…) démontrent que la France n’est jamais en tête du tableau européen, quel que soit l’indicateur retenu ou la période considérée »

Dans un livre important paru au mois de septembre 2025, Sophie- Anne Bisiaux, pour contrer l’ « idée reçue » selon laquelle notre pays serait « trop accueillant », le confirme : « par rapport à ses voisins européens (…), la France est loin d’être la plus accueillante », puisque « proportionnellement à sa population, elle se situe en dessous de la moyenne européenne pour l’accueil d’immigré·es »

De la même façon : « La France n’a comparativement sur son sol qu’une part relativement faible d’immigré·es. » Elle « compte (…) 13,6 % de personnes nées à l’étranger » — soit 9,6 millions d’individus, sur une population de 69 millions d’habitants —, « loin derrière le Luxembourg », par exemple, qui en compte 51%. 

De sorte que, « relativement à la taille de son économie, la France est donc aujourd’hui l’un des pays d’Europe où l’immigration est la plus faible ».

Et quant à la « théorie complotiste d’un “grand remplacement“ », tranche Sophie-Anne Bisiaux, elle « ne repose sur aucune donnée démographique mais » est « plutôt basée sur des présupposés xénophobes et racistes », et « joue avec les peurs et instille la haine de l’égalité en faisant croire qu’il faudrait nécessairement choisir entre “eux » ou “nous “ »

Et pareillement, « le fait que le nombre de musulman·es augmente en France », où ils représenteraient 10 % de la population, ne permet nullement de conclure à une quelconque « islamisation » de la société française – puisque, comme pour les chrétiens, « certain·es musulman·es sont pratiquant·es, d’autres non » : par exemple, « seule 20 % des personnes se déclarant de religion musulmane en France fréquentent un lieu de culte de manière régulière » (7).

L’obsession du «grand remplacement» 

Mais pour les propagandistes, ces réalités ne comptent guère, et dans son édition du 30 mai dernier, Le Figaro a encore publié une chronique de son collaborateur Mathieu Bock-Côté, dans laquelle cet immigré québécois parfaitement inséré dans l’écosystème de la droite médiatique subventionnée développe cette énième variation autour des thèmes d’un — prétendu — grand remplacement et d’une — imaginaire — submersion migratoire : « Quand un groupe s’installe sur le territoire d’un autre, et ne cesse de grossir et de s’étendre, ce que permettent aujourd’hui les flux migratoires, il est naturellement porté à vouloir s’en emparer, à le faire sien, et plus encore si ces deux groupes sont historiquement en conflit, s’ils sont marqués par une différence culturelle forte, concernant tous les domaines de la vie – la chose se radicalise si un de ces groupes est traversé par une conscience historique revancharde, contre-coloniale, dans le cas présent. »

Puis, dans Le Figaro du 9 juin dernier, c’est Laurence de Charrette, elle aussi directrice adjointe de la rédaction, qui a lancé, dans un éditorial publié à la une du quotidien, un nouveau cri d’alarme — pronostiquant lui aussi, et une fois de plus, un grand remplacement : « bientôt, les seniors seront deux fois plus nombreux » en France « que les moins de 20 ans », alors que « va croître (…) le “solde migratoire“ d’une population en voie de communautarisation dont le tiers est déjà, actuellement, soit immigrée, soit descendante d’immigrés ».

Ces divagations répétées sans fin, qui flattent régulièrement des ressentiments et attisent autant des malveillances, ne correspondent, on l’a dit, à aucune réalité documentée — mais il est vrai aussi que puisque l’État français continue, année après année, à les sponsoriser : elles restent très rentables.

(1)À titre de comparaison, le journal Le Monde a de son côté reçu, entre 2021 et 2024, 27, 7 millions d’euros.

(2) Et en même temps que de vibrants appels, sponsorisés par des aides publiques, à réduire les « dépenses publiques ».

(3) Pour avoir soutenu que Pétain avait « sauvé les Juifs français » pendant la Seconde Guerre mondiale, Zemmour a finalement été condamné, au mois d’avril 2025, en appel, à 10 000 euros d’amende. Il s’est pourvu en cassation. Le 28 mai dernier, il a par ailleurs été jugé, en appel toujours, pour avoir soutenu, dans un livre paru en 2021, que « la déportation d’homosexuels » par le régime de Vichy était une « légende » : dans cette affaire, la cour d’appel de Paris rendra son arrêt le 25 juin prochain. 

(4) Il a ensuite bénéficié d’une amnistie générale en 1952.

(5) En 1986, il qualifiera les étudiants mobilisés contre la loi Devaquet de « jeunesse atteinte d’un sida mental ».

(6) Yves Thréard, qui donne ici l’impression de l’ignorer, est sans doute quelqu’un de cultivé : il ne peut donc pas ne pas savoir que ce qu’il appelle donc « les vagues » d’immigration « polonaise, italienne ou espagnole enregistrées jadis »ont donné lieu, à l’époque, dans les rangs de la droite, et dans sa presse d’accompagnement, à de furieuses charges xénophobes contre « les métèques qui (venaient) manger le pain des Français ». François Coty, alors propriétaire du Figaro, comptait au nombre des artisans de ces campagnes.

(7) Seraient-elles plus nombreuses, que cela ne serait évidemment — et toujours — pas un problème.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret