Face aux provocations du maire RN, la jeunesse de Carcassonne se mobilise

Face aux provocations du maire RN, la jeunesse de Carcassonne se mobilise

600 personnes ont défilé samedi dernier à Carcassonne contre les idées d’extrême droite et les provocations incessantes du nouveau maire RN Christophe Barthès. En deux mois, celui-ci a signé un arrêté anti-mendicité et intimidé des lycéens protestataires, tandis qu’il s’en prend à la presse locale avec une rare véhémence et menace les syndicats de les expulser de la bourse du travail. La jeunesse est en première ligne de la contestation.

Avec son visage juvénile qui tranche avec son aisance oratoire et la maturité de ses propos, Yassin El Kdim est, à 17 ans seulement, l’un des fers de lance de la mobilisation contre l'extrême droite dans sa ville de Carcassonne. Le 6 juin, il était, avec des syndicats et d’autres associations, l’un des organisateurs de la manifestation qui a rassemblé 600 personnes. Il a lui-même pris la parole pour appeler les Carcassonnais à la résistance, chaudement applaudi par l’assistance : « Regarder Carcassonne aujourd’hui, c’est regarder la France de l’année prochaine si nous laissons faire. Cette situation nous confère une responsabilité historique immense. Nous ne sommes plus de simples observateurs, nous sommes les premiers témoins et le premier rempart. Si nous plions ici, le signal envoyé au reste du pays sera désastreux »

Yassin El Kdim, meneur de la lutte contre l'extrême droite à Carcassonne.
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En à peine deux mois, l’étudiant en droit et science politique s’est déjà affirmé comme l’un des principaux acteurs de l’opposition au maire d’extrême droite.

À peine la mairie conquise par le RN aux dernières municipales, au terme d'une triangulaire gagnée par le député de l'Aude Christophe Barthès avec 40 % des voix, Yassin El Kdim a sonné la mobilisation générale avec son collectif étudiant et lycéen, « Nous Carcassonne ». C'était le 1er avril, suite à l'appel du collectif, créé la veille, à manifester contre l'extrême droite, trois jours après l'intronisation du RN Christophe Barthès. 150 lycéens bloquaient alors leur lycée avant de défiler dans les rues, alternant les classiques « La jeunesse emmerde le Front national » et « Siamo tutti antifascisti » avec des slogans plus jeunes et novateurs, tels « Fashion mais pas fachos » ou « Miskine la démocratie ».

Commentaire de Yassin : « À l'échelle de Carcassonne, qui compte moins de 50 000 habitants pour une manifestation organisée au dernier moment, c'est un succès. Mais il faut dire qu'avec ses provocations, le maire nous a bien aidés ».

Il est vrai que depuis son arrivée à la mairie, Christophe Barthès les multiplie. La dédiabolisation, c'est pas son truc. Lors de sa prise de fonction comme maire, le 29 mars, il dégaine immédiatement un arrêté anti-mendicité, provoquant l'ire de la Ligue des droits de l'homme qui le conteste, en vain, devant le Conseil d'État. Furieux, le maire annonce que la subvention symbolique de 300 euros de la ville ne sera pas reconduite.

Mais sa première grosse bourde, qui lancera la dynamique de la mobilisation contre lui, survient deux jours plus tard.  

Le maire menace des lycéens

Le 31 mars, il s'immisce dans une conversation Instagram entre lycéens, parmi lesquels Yassin. Les jeunes discutent de l'éventualité de se joindre à la mobilisation des enseignants du lendemain pour réclamer plus de moyens. Mais un intrus a tapé l'incruste dans le groupe : le tout nouvel édile en personne. Celui-ci tente de les intimider en menaçant de les signaler à la police : « Nous avons récupéré les pseudos de chaque membre du groupe, et si aucune manifestation n’est déclarée en préfecture, ou si des dégradations sont commises, les services de police ont été prévenus ».

Loin de freiner les lycéens dans leurs élans contestataire, l'intervention grossière et intempestive du maire va renforcer leur détermination. Ils abandonnent l'idée de soutenir leurs profs pour cibler directement le maire en créant le collectif « Nous Carcassonne », qui compte aujourd’hui plus de 1000 membres, et en organisant leur propre mobilisation contre l'extrême droite. Avec le succès que l'on connaît.

Bis repetita fin avril : le jeunes appellent à une nouvelle manifestation contre l’extrême droite le 29. Les syndicats CGT, Solidaires, FSU et CFDT appellent à s’y joindre. La veille de la mobilisation, à 19h, le maire déclare qu’il retirera les subventions municipales et les divers avantages accordés aux syndicats et associations qui se joindraient à la manifestation. Les syndicats, qui bénéficient de la mise à disposition de locaux municipaux, sont particulièrement visés. De nouvelles menaces qui suscitent un tollé et gonflent les rangs des manifestants, qui sont 400 à battre le pavé.« Barthès, dans son esprit, vous êtes soit avec lui soit contre lui, développe Karine Abauzit, représentante de Solidaires. Et si vous n’êtes pas avec lui, il vous traite comme un ennemi avec les armes qu’il a, le pouvoir exécutif sur la ville ». « Si j’invite quelqu’un chez moi, et qu’il me donne une gifle, je ne le réinvite pas », résume le maire, dans une métaphore qui ne brille pas par sa subtilité.

Sauf que les choses ne sont pas si simples, et que la ville n’est pas la propriété du maire. La plupart des syndicats ont signé une convention avec la mairie en 2023 et celle-ci ne peut être remise en cause unilatéralement pour de simples motifs politiques.

Christophe Barthès veut expulser la CGT

Seule la CGT ne l’a pas signée : « La dernière convention stipulait que nous payions l’électricité, explique Sophie Trochet, secrétaire départementale du syndicat. Mais nous avons exigé au préalable des travaux de rénovation car nos locaux sont de véritables passoires thermiques ». De ce fait, l’occupation de locaux municipaux par la CGT peut être considérée comme illégale. « Mais nous contesterons cela en justice, renchérit Sophie Trochet, au nom du principe d’égalité, et nous ferons valoir que c’est une décision politique comme le maire le reconnaît ». Courant mai, Barthès a envoyé un courrier à la CGT, l’enjoignant de quitter les lieux d’ici la fin du mois. Le 28, les syndicats manifestent devant la mairie contre cette tentative d’expulsion de la CGT. Le maire déboule avec des cartons de déménagement, qu’il lance aux protestataires, faisant monter la tension.

« C’est un provocateur, juge Sophie Trochet. Il cherchait l’incident, mais tout le monde a gardé son calme ». Dès le 1er juin au matin, la syndicaliste voit débarquer des policiers et un huissier, mandaté pour constater que les locaux sont toujours occupés.

Provocateur, Christophe Barthès l’est assurément, et il l’assume. Il considère même son surnom de « Trump occitan », donné par la presse, comme un compliment. Il n’a d’ailleurs pas hésité à singer son idole étatsunienne le 29 mars en postant, quelques heures après son élection formelle comme maire par les élus municipaux, une vidéo de lui-même signant son premier arrêté, concernant la répression de la mendicité.

Va faire la soupe salope

Viticulteur, adhérent de la Coordination rurale (syndicat agricole proche de l’extrême droite), transfuge de la droite classique passé au RN en 2018, élu député de l’Aude en 2022, il revendique son franc-parler, au risque de la vulgarité la plus crasse. Le 26 janvier 2024, il posait ainsi fièrement, avec les deux autres députés RN de l’Aude, devant une pancarte « Va faire la soupe salope », reprenant une injure lancée en juin 2023 par un agriculteur aux écologistes Sandrine Rousseau et Marine Tondelier alors en visite dans le département.

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En septembre 2022, à Beaucaire, il avait agressé des journalistes, les insultant et les bousculant. Et dès le premier conseil municipal, le 9 avril 2026, qu’il préside en tant que maire, il s’en prend à la presse locale, accusée de « tenir des propos qui salissent la ville », de « mépriser les Carcassonnais » et de « manquer cruellement de neutralité », et il annonce la fin des aides municipales qui leur étaient accordées.

Début mai, il fait placarder des affiches un peu partout dans la ville pour vanter son action en matière de propreté qui, avec la tranquillité et la sécurité, constituait le triptyque gagnant de sa campagne électorale, avec ce message : la photo d’un employé municipal désherbant une pelouse, accompagnée du slogan « Le ménage c’est maintenant », qui, au vu des attaques du maire contre les syndicats, les associations et la presse, peut s’entendre au sens propre (c’est le cas de le dire) comme au figuré. Affiches vite détournées par des habitants taquins, qui ont transformé le mot d’ordre en « L’exclusion, c’est maintenant ».

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« D’un côté, la résistance s’organise, mais de l’autre, malheureusement, beaucoup d’habitants souscrivent à cette rhétorique populiste du grand nettoyage », estime une électrice de gauche. « Difficile de dire de quel côté va pencher la balance, mais au vu de ce qu’il a fait en seulement deux mois de mandat, six ans, ça va être très long et très pénible », estime un responsable associatif. Celui-ci a requis l’anonymat. Par peur des représailles évidemment.

Yassin El Kdim, opposant frontal au maire RN à seulement 17 ans

Il a activement participé à la campagne de la liste d’union de la gauche (hors LFI) Carcassonne Unie, mais il n’a pas voté. Et pour cause, Yassin n’aura 18 ans qu’en août prochain. C’est lui qui a organisé la toute première manifestation contre l’extrême droite, le 1er avril, quelques jours seulement après l’élection en conseil municipal de Christophe Barthès comme maire de la ville, par le biais de son collectif « Nous Carcassonne », qui regroupe des lycéens et étudiants. Lui-même y a grandi mais n’y réside plus qu’à mi-temps : titulaire d’un bac général à 16 ans seulement, il termine aujourd’hui sa première année de fac à la Sorbonne, en droit et science politique. Ton posé et charismatique, son discours lors de la manif de samedi dernier contre l’extrême droite a impressionné l’assistance : « C’était formidable, s’enthousiasme la cégétiste Sophie Trochet, qui l’a découvert à cette occasion. Il est d’une maturité étonnante, et à mon avis, on entendra à nouveau parler de lui à l’avenir ».

Dans un pays où la mobilité sociale est en recul et la méritocratie républicaine en grande partie un mythe, Yassin fait figure d’exception. Né en France de parents marocains arrivés dans l’Hexagone à l’âge adulte, il vient d’un milieu ouvrier : son père travaille dans le bâtiment, sa mère est femme au foyer, tous deux peu politisés. Grandissant dans un quartier populaire de la ville, Yassin a très tôt au conscience des injustices sociales et du racisme dans la société française : « Mon premier souvenir et ma première prise de conscience politique, c’était le second tour Macron-Le Pen en 2017, j’avais huit ans. Je me souviens de ma famille et des amis regardant avec angoisse la télé ce soir-là » se rappelle-t-il. À 14 ans, il entame ses premières lectures politiques, Marx et Bourdieu notamment. « Je suis devenu passionné de politique et, en seconde, je regardais les questions au gouvernement à l’Assemblée nationale. En première, à 15 ans, j’ai fondé une association, "Récoltes solidaires", qui organisait des cueillettes de fruits et légumes à destination des plus démunis », raconte-t-il. Parallèlement, il est élu représentant des élèves au Conseil d’administration du lycée : « Je contestais beaucoup, mais j’ai obtenu des choses constructives, comme la création d’une option science politique. J’avais une réputation de grande gueule, et ça inquiétait mes parents. Mais les résultats scolaires étaient là, ce qui les rassurait un peu », développe-t-il. Aujourd’hui encore, son agitation politique et médiatique contre le RN, si elle suscite quelque fierté, inquiète également : « Dans les milieux populaires, on cultive plutôt la discrétion, et l’on prise peu l’engagement politique trop voyant », explique-t-il.

Comme si toutes ces activités ne lui suffisaient pas, Yassin a longtemps consacré plusieurs heures par semaine à son autre passion : le théâtre. Il en a fait pendant 11 ans et n’a arrêté que l’an dernier pour se centrer sur ses études. « J’ai adoré, ça m’a ouvert d’autres horizons, et fait côtoyer des milieux culturels progressistes, souvent inaccessibles aux jeunes des quartiers populaires ». En terminale, comme si son agenda n’était pas assez rempli comme ça, il avait pris cinq options facultatives au bac : « J’ai calculé que rien que les cours et le théâtre me prenaient 54 heures par semaines ». Sans compter l’activisme politique — il milite chez les jeunes écologistes depuis la seconde et a participé aux campagnes des législatives et européennes en 2024, et à celle des municipales de 2026 —, le travail pour la fac et les révisions : « Je suis comme ça, un peu hyperactif, et je ne peux pas m’empêcher de faire plein de choses, sinon je m’ennuie », s’amuse-t-il. Mais où trouve-t-il toute cette énergie ? À l’image de Jordan Bardella à propos de Nicolas Sarkozy, Christophe Barthès ne va pas tarder à se poser la question.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon