
Incarcérés depuis de longues années, cible de mandats d’arrêts internationaux et impliqués dans des dizaines de procédures judiciaires, les dirigeants de la DZ n’entendent pas renoncer à leur emprise. Au contraire, ils la renforcent en étendant leurs domaines d’activité. Extorsion, rackets et menaces. Dans ce 3ème épisode, Blast radiographie le développement mafieux du groupe criminel, et sa postérité.
A l’été 2024, les policiers marseillais reçoivent la plainte d’un gérant de boîte de nuit et de divers établissements dans l’arrière-pays marseillais et au sud de la ville, très à l’aise dans le milieu de la nuit phocéen. L’histoire qu’il leur narre n’a au premier abord rien d’inédit. Ses entreprises font régulièrement l’objet de menaces de la part de criminels qui lui promettent une protection en échange de numéraire - en l’espèce 300 000 euros, payables en 10 échéances – et de l’embauche officielle d’un de leurs proches. Un schéma éculé qui permet à la fois de récupérer du cash et de blanchir des fonds. Devant ses premiers refus, ses façades sont mitraillées à la kalachnikov, l’une de ses enseignes incendiées. L’originalité de l’enquête réalisée en flagrance consiste dans l’identité des commanditaires du racket, le premier cercle de la DZ Mafia.
À lire les écoutes et interceptions téléphoniques, Osmium, alias sur l’application Signal de Gabriel Ory, pilote les opérations en coordination avec le « Gato », également incarcéré, et le « Gitan », un autre compagnon de détention. Depuis leurs cellules, le triumvirat manie la carotte et le bâton, avec une équipe missionnée pour mettre la pression, une autre pour collecter les espèces et une troisième pour commencer à agir dans la gestion des établissements. Un quatrième larron, « Bicco Loco » tout aussi emprisonné et proche du milieu corse, joue en effet les agents artistiques pour programmer ses « talents » dans les clubs de la région et jusqu’en Corse. Dans son carnet d’adresse, Soso Maness ou Maitre Gim’s sont démarchés…
La partie immergée de l’iceberg, semble-t-il.
Ils veulent faire la même chose que les Italiens
« Ça va dans les pizzerias, ça va dans les commerces et tout. T 'y a vu des patrons des entreprises de maçonnerie et tout , ça va les voir ça brûle tout , ça lui dit frérot si maintenant par mois tu donnes pas 15 ou 10, on te nique ta mère. Wallah le sang ! Et ça paye ! [ . . . ] Ils veulent faire la même chose que les Italiens », résume « La Grinta », l’un des collecteurs, à sa petite amie.
Arrêté avec ses complices fin 2024, le jeune homme, passionné de jeu vidéo et peu inséré socialement, livre aux enquêteurs son parcours et son rôle au sein de la DZ.
« De base je ne faisais rien, j'étais normal, j'ai rencontré un collègue, je restais avec lui et ensuite j'ai rendu un petit service puis un autre et ça m'a emmené là (...) je dois garder l’argent et les armes », explique-t-il. Dans la DZ Mafia, il dispose du statut de « Un », une personne de confiance à l’extérieur de la prison, au service d’un membre de la haute hiérarchie de la DZ… rémunéré 500 euros par semaine, plus l’essence.
« Mon rôle est de récupérer l'argent et de garder les armes pour le compte de la "DZ" sous les ordres de "GATO" et faire les mandats aussi (...) en gros je reçois un message et je pose l'argent quelque part à quelqu'un. L'argent provient des recettes du stups, je marque la somme que j'ai prélevée. Je tiens les comptes », poursuit-il, tout en niant toute action violente. « Je ne suis pas un méchant, je suis gentil, j'ai besoin d'aide », implore « La Grinta », qui stockait les armes dans le box de la grand-mère de sa fiancée, dans un quartier résidentiel de l’extrême sud de Marseille.

Les enseignements tirés de ces investigations laissent entrevoir une nouvelle dimension. « Il était manifeste que la DZ MAFIA avait diversifié son activité criminelle, s’adonnant dorénavant et de manière massive aux extorsions de commerce, synthétise dans un rapport du 22 novembre 2024 la brigade de répression du banditisme (BRB). Cela révélait donc une traditionalisation de cette organisation criminelle, faisant ainsi sienne les méthodes des organisations mafieuses historiques comme le racket et la prise de contrôle de commerce. » L’exploration des liens de la DZ dans les boîtes de nuit déflore l’étendue de leur ambition.
La branche « protection-sécurité » de la DZ revendique le contrôle de 80 % des rappeurs
« Les malfaiteurs évoquaient ainsi eux-mêmes l’ existence d 'une branche "protection sécurité" de l 'organisation dirigée par un responsable qui disposerait d’un "budget guerre mensuel", poursuit la BRB. Ils affirmaient également avoir à leur disposition des avocats, des comptes bancaires et sociétés étrangères, ainsi que 80 % des rappeurs. »
L’effraction des nouveaux parrains de Marseille dans l’univers du rap a trouvé son illustration à l’été 2024. À travers les mêmes acteurs. Dans la nuit du 25 au 26 août, à la sortie d’un concert dans une discothèque de Palavas-les-Flots, deux membres du staff de SCH, chanteur marseillais, sont abattus dans une embuscade, l’un succombe de ses blessures, l’autre survit miraculeusement.
L’artiste, exfiltré dans une voiture banalisée, sort indemne du guet-apens.
A Marseille si on n'est pas produit ou manager par des gens du “milieu” ils cherchent un prétexte pour vous faire payer
« Depuis un an et demi c'est délicat à Marseille. On reçoit des menaces régulièrement via Telegram ou autres applications de messagerie cryptée, confesse Julien Schwarzer, le nom à la ville de SCH, dans sa déposition du 26 août 2024, quelques heures après les faits. Les menaces sont du style : toutes personnes ou marques collaborant avec SCH en payera les frais, la tournée sera annulée. » « Pour moi il y a une personne voire plusieurs qui m'en veulent en ce moment car je ne veux pas payer. A Marseille si on n'est pas produit ou managé par des gens du “milieu” ils cherchent un prétexte pour vous faire payer quelque chose que vous ne devez pas. Ils trouvent n'importe quel prétexte bidon pour vous inciter à payer. Aujourd'hui je pense que c'était la dernière alerte. »

Le réseau à l’origine de la fusillade est facilement identifié : les mêmes protagonistes que les suspects de l’affaire d’extorsion. En même temps qu’ils règlent leur mise en coupe réglée de commerces marseillais, Gaby, Gato et le Gitan ont mis en place une expédition punitive à l’encontre de SCH, coupable de ne pas leur avoir prêté allégeance financière. La Grinta a fourni les armes au commando de tueurs. Elles sont acheminées et envoyées par des convoyeurs dans des voitures volées à Aix-en-Provence et faussement plaquées à la Nerthe vers Montpellier. Les tireurs sont recrutés à Marseille et dans un centre éducatif fermé de l’Aveyron, sont transportés avec les pilotes du soir des faits vers l'Hérault. Des personnes de Hyères, Lyon, Marseille, Martigues, Marignane ou Nice sont impliquées. À peine trois jours après les faits, quasiment toute la chaîne de commandement de l’attaque est identifiée. En deux vagues d’interpellations, fin novembre et début décembre, 23 personnes sont mises en examen.
Une vague dans l’océan. En 2024, au moins 168 personnes liées à la DZ Mafia ont été arrêtées sur le ressort du parquet de Marseille, quand l’organisation criminelle a dépassé les frontières de la plus vieille ville de France.
« C’est un groupe qui s’exporte, constate-t-on à la direction zonale de la police nationale. On voit bien qu'elle continue de s’implanter en Rhône-Alpes, sur Nice, Nîmes, Hyères, Toulouse. Et elle vient en appui de beaucoup de groupes, que ce soit à Paris ou Bruxelles. Ils proposent des équipes de feu, du convoyage et évidemment des stupéfiants. »
Autant de cartes qui confirment la DZ Mafia commence à prendre une ampleur nationale et (contre) sociétale.
« À l’instar des organisations mafieuses traditionnelles, la DZ MAFIA semblerait disposer également de contacts et d'influences auprès d'auxiliaires de justice (mandataire judiciaire et avocat achetant de la cocaïne) et de forces de l'ordre (consultation de fichiers) », écrivent dans leur notes du 11 novembre 2024 les policiers de la BRB, conscient des nombreuses affaires de corruption qui gangrènent l’institution. L’organisation marseillaise n’hésite pas non plus à menacer directement les policiers, gardiens de prison ou les juges. « Un juge francilien a vu sa tête mise à prix sur les réseaux pour 100 000 euros, dont 50 000 payables d’avance », souffle un ponte de la juridiction nationale de lutte contre le crime organisé (Junalco). « C’était un phénomène rarissime auparavant, désormais c’est devenu sinon courant, du moins plus fréquent. »
Un point de rupture dans l’histoire des groupes mafieux français, qui ont rarement osé s’attaquer à l’État, à ses représentants ou ses institutions, préférant les infiltrer. Dans l’après-guerre, les pontes de la French connection ont joué de leur passé dans la résistance pour obtenir des protections. La Brise de Mer a profité des luttes nationalistes corses dans les années 1980 et 90 pour jouer les informateurs auprès des services de renseignement puis les agents spéciaux en Afrique. Le Petit Bar a maillé le système économique de l’Île de Beauté au point de voir un de leurs proches racheter un temps Corse-Matin et la compagnie de transports maritime. Mais jamais ils n’ont communiqué publiquement.
Le 9 octobre 2024, la DZ Mafia tient, elle, une conférence de presse sur les réseaux sociaux pour démentir son implication dans la mort d’un chauffeur VTC tué d’une balle dans la tête par son client et dans l’assassinat d’un minot de 15 ans. Cagoulés et armés, reprenant les codes utilisés par les nationalistes corses du FLNC dans les années 80, les narcos veulent préserver leur réputation.

« La conférence de presse a fait basculer notre analyse sur eux et a ouvert sur un nouveau monde, souffle un enquêteur. Ils se posent en acteurs de la société, soignent leur image et s’affichent en interlocuteurs de l’État en cherchant à se donner un beau rôle. C’est un événement qui a été sous-estimé. Et après cela, ils font le coup du DDPF où ils montrent clairement qu’ils sont mécontents d’une décision de politique publique. Et ils sont capables de frapper au même endroit au même moment. »
En avril dernier, en plein débat sur la loi narcotrafic, plusieurs établissements pénitenciers sont simultanément attaqués. Certains à l’arme de guerre, d’autres incendiés. Un groupe Telegram, Défense des droits des prisonniers français (DDPF), revendique les actions en multipliant les menaces. A l’origine du canal, « Mr Propre », l’un des factotums de la DZ Mafia.

« Il faut bien comprendre que la DZ et le crime organisé fabriquent une contre-société violente et sapent les fondements de la République en s’attaquant aux institutions par la menace, la corruption, les finances et même les médias comme on l’a vu avec la conférence de presse», énumère-t-on à l’Etat major du parquet. A Marseille, un professeur de collège a même été menacé par un réseau selon les informations de Blast, pour avoir signalé les disparitions inquiétantes d’élèves, qu’il savait se cacher des réseaux. Et à l’instar de Christophe Charpy, président de la commission nationale des comptes de campagne et de financements politiques, la crainte que l’argent du narcotrafic inonde les municipales est réelle dans les instances policières et judiciaires.
« Attention la DZ Mafia n’a pas de coupole, c’est un label qu’ils font vivre, sans se tenir au courant de ce qu’ils font les uns les autres, nuance un analyste de la PJ. Mais plusieurs éléments expliquent qu’on a quand même un phénomène d’une nouvelle dimension, c’est la médiatisation de leurs actes, et leur envie de paraître respectables. On l’a bien vu avec leur conférence de presse d’abord, puis avec leurs revendications DDPF des tirs contre les prisons. Entre l’image qui rappelle le FLNC, et les actions qui font référence à Action directe, on est presque dans du narcoterrorisme. Et il n’y a pas une semaine sans qu’ils intimident en tirant sur des portes d’appartements. »
Un tableau sombre pour le présent et l’avenir, tant l’ascension paraît inéluctable.
L’appétit de cette nouvelle génération pourrait bien les pousser à empiéter sur les affaires des plus anciennes gloires du Milieu marseillais, qui tiennent table ouverte dans leurs restaurants du cossu 8e arrondissement, ou ont l’habitude de ponctionner les adresses branchées du bord de mer. « Ça ne provoquera pas de guerre, estime un vieux loup de l'Évêché, le commissariat central de Marseille. Je ne vois pas qui parmi les anciens peut ou a envie de mobiliser des troupes pour résister. Ils ont passé la soixantaine et leurs enfants ne sont pas des criminels endurcis. Mais ils peuvent avoir l’intelligence de collaborer. »
Pour contrer leur mise en orbite, policiers comme magistrats misent sur la loi narcotrafic, et l’un de ses aspects les moins médiatisés : le non-cumul des peines. Depuis la promulgation de la loi le 14 juin dernier, si les personnes incarcérées sont reconnues coupables d’une infraction en lien avec le crime organisé pendant leur détention, les peines s’ajoutent désormais à leurs précédentes sanctions quand elles étaient auparavant confondues. « Les membres de la DZ Mafia faisaient le calcul de la confusion des peines pour continuer leurs activités en estimant qu’après avoir pris 20 ou 30 ans, le reste des affaires menées depuis la cellule était du bonus, insiste un magistrat marseillais. Sauf que désormais la loi narco va permettre un cumul des peines. » Un point confirmé par un avocat qui compte plusieurs membres du groupe criminel parmi ses clients. « C’était un raisonnement commun à tous les gens de la DZ, assure le conseil. Tueur comme “Un”, ils sont jeunes, passent rapidement aux aveux et comptent tirer 10 à 15 ans avant d’avoir la vie et l’argent devant eux. »

Désormais promis au régime sévère des Quartiers de lutte contre la criminalité organisée, éreinté par les avocats comme par les associations comme l’OIP tant ils ravivent le souvenir des Quartiers de Haute Sécurité (QHS) des années 1970, les narcos marseillais incarcérés voient leur avenir largement obéré. Pas leur héritage.
Depuis le transfert à Vendin-le-Vieil d´Amine Oualane et Gabriel Ory, un de leurs lieutenants, Kamel Mimar a pris du poids au sein de l’organisation. Ancien membre du clan des Carmes où il était associé à Felix Bingui, le futur patron de Yoda, le narcotrafriquant a profité d’une permission de sortie pour s’évader en 2024.
« Un éclatement de la DZ vu les profils du quatuor qui la dirige peut bien sur arriver. On voit déjà qu’entre Tic Laribi et les incarcérés ( Amine Oualane, Gabriel Ory et Mahdi Zerdoum, ndr) il existe des motivations différentes, poursuit le vieux routier de la PJ. Mais leurs méthodes vont perdurer, même si cela va aller avec d’autres personnes. La DZ aura une descendance. »
Une nouvelle école criminelle, en phase avec les dernières évolutions d’un capitalisme, ubérisé, déstructuré, déshumanisé au nom d’une politique de l’offre qui promet un ruissellement aussi lucratif pour les 1% dirigeant que mortifère pour l’ensemble de la société. Une course à grand train vers l’abîme, promesse d’un sanglant chaos.
Narcotrafic, une histoire de la DZ Mafia :
Episode 1 - Terreur sur Marseille
Episode 2 - La prison comme berceau et quartier général
Episode 3 - La nouvelle ère du narcocapitalisme
Video : Trafic, extorsion, corruption : comment la DZ Mafia menace la France
Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon