
Apparue en 2023, l’organisation criminelle n’est pas une génération spontanée. Elle est le fruit d’une longue évolution du Milieu marseillais arrivée à maturation. Ancrés depuis longtemps hors de la légalité, ses dirigeants ont noué un pacte pour régner, depuis leur prison. Dans cet épisode 2, Blast explore les origines de la DZ Mafia.
« Bouchon » semble particulièrement remonté. Trafiquant niçois désormais installé à Marseille, «le B», un de ses autres surnoms, est fâché d’avoir été arrêté pour un crime qu’il n’aurait pas commis. À la demande de ses boss, il s’est rendu dans un appartement le jour d’un règlement de compte, appartement surveillé par la police. Il est arrêté avec un commando de tueurs le 16 août 2023, au lendemain d’un assassinat. « On me l’a fait à l’envers », s’énerve-t-il. Alors il parle.
« Le clan auquel j'appartiens se nomme la DZ MAFIA. Cette équipe a ce nom là car 80 pour cent de ses membres sont algériens et DZ est l'indicatif de l'Algérie. A la tête il y a Tic, Mamine et Gaby. Ils sont tous trois sur un plan d'égalité sauf que Tic paie tout. Ils ont les points de deal des Micocouliers, Castellas, Vieux Moulin, la Paternelle, Consolat, Bassens et les Marronniers. Ils ont aussi des points hors Marseille, comme Arles, Avignon, Valence », précise le Niçois, avant de dévoiler quasiment l’architecture du groupe.
Vous m’avez arrêté trop tôt
« En dessous il faut des gérants pour gérer ces points de deal et moi je gère le point du Castellas, Vieux Moulin et Micocouliers. En fait il n'y a que le point du Castellas qui est ouvert car il n'y a pas de main d'œuvre Le point des Marronniers est à Mahdi ZERDOUM dit la Brute. » Les rôles de chacun sont parfaitement répartis entre la main d'œuvre qui s’occupe du produit, et celle qui gère la conquête. « Je vous explique, tout le monde à un rôle. Moi je gère un point de deal et d'autres tapent pour eux, c'est-à-dire qu'ils commettent des crimes pour le réseau. (...) L’équipe des « tapeurs », ceux qui font des règlements de compte, qui tuent (...) On m’a toujours dit que les mecs les plus hauts c’est les mecs qui vont tuer. Beaucoup d’argent que je fais va dans leurs poches. Ils prélèvent deux fois par semaine entre 15 000 et 20 000 euros sur mon réseau ; Les deux plus gros endroits où ils prélèvent de l’argent c’est le drive à Bassens et Consolat. (...) Ces mecs là ils attaquent les points et les personnes du clan adverse, le clan Yoda. Les cibles sont choisies par Mamine, par Jack, par Gaby. »
Tout n’est pas parole d’évangile dans les dires de « Bouchon ». L’embauche à 80 % algérienne de la DZ Mafia est par exemple sujette à caution quand des Français d’origine corse, comorienne, italienne, tunisienne ou espagnole peuplent ses rangs, jusqu’à sa hiérarchie. Il minore aussi longtemps son rôle dans un assassinat commis en Espagne, à l’encontre d’un membre influent de Yoda. Mais l’homme livre de précieux renseignements sur l’implantation de l’organisation, contrôlant la grande majorité des 84 points de deal recensés à Marseille, et sur ses actions récentes.

« La première équipe que j’ai connue au début est composée de O’Connor, R9 et Monsieur Propre. J’entends au début vers janvier (2023) lorsque j’ai pris la gérance du Castellas. C’est eux qui étaient chargés d’exécuter les personnes désignées. Ensuite il y a eu une seconde équipe composée de « Max Verstappen» , le « F » et Pizzaiolo. » Responsables des assassinats de la première moitié de l’année 2023, jusqu’à leur arrestation à l’été, ces deux commandos ont été rapidement remplacés.
« Il va y avoir une troisième équipe en cours mais vous m'avez arrêté trop tôt. En effet je devais réceptionner un nouveau tireur sur les instructions de Mamine. »
L’organigramme qu’il présente correspond aux soupçons des services de police et de justice. « Mamine », de son vrai nom Amine Oualane, est le fameux « Jalisco », apparu sur les échanges cryptés lors de la procédure Mateo F. Incarcéré depuis 2021, il forme avec Gabriel Ory, dit « Gaby », en prison depuis 2019 et Mahdi Zardoum, « La Brute », arrêté en 2021 (1), la tête de la DZ Mafia, complétée par Abdellatif Mehdi «Tic» Laribi.
« Mamine, Gaby et la Brute organisent les collectes, établissent les plans d’expansion et commandent les opérations violentes, quand Laribi se focalise désormais plus sur l’importation de stupéfiants », schématise un haut gradé de la police judiciaire marseillaise.
Le quartet, dont les membres affichent une petite trentaine, a en commun un ancrage depuis au moins une décennie au moins dans le Milieu. « Tic » Laribi a été condamné en 2014 pour un triple règlement de compte (2).
Le soir de Noël 2011, trois cadavres sont identifiés, criblés de balles et brûlés dans une voiture en lisière de Marseille. Le frère de Tic est condamné pour avoir tiré, lui pour avoir allumé le « barbecue ». Sa sortie de prison, en 2021, correspond à une recrudescence progressive des assassinats avec, en point de départ, une guerre autour de la cité Bassens dont il est originaire, alors tenue par Karim Harrat, « Le Rent ».
Dans son opération reconquête, il va recevoir l’appui d’anciens lieutenants présumés du « Rent », Gabriel Ory et Amine Oualane, et celui d’un homme aussi bien implanté à Font Vert que proche du puissant réseau de Mohammed Djeha dit Mimo, à la Castellane, Mahdi Zardoum.
« On les a d’abord aperçus sur la guerre entre Harrat et les Laribi, du côté de Font Vert et dans la première guerre de la Paternelle où Bassens a voulu reprendre le contrôle du marché », résume un enquêteur de la criminelle. Une première étape dans l’ascension. « Une fois Harrat en fuite, a émergé entre eux le projet de prendre peu à peu le contrôle de tout Marseille en assassinant à tout va. Mais pour cela, il fallait s’allier à des clans, selon le principe de l’ennemi de mon ennemi est mon ennemi. Alors, on les a vu s’allier aux Oliviers A et à Meziani, à la Castellane, aux Gitans de Marignane pour abattre le clan de Noirs que ce soit au Castellas, à Consolat ou aux Micocouliers. » Une fois leur contrôle rétabli est venu le temps de l’expansion.
« Au printemps 2022, complète le policier, ils ont établi un plan d’attaque pour vraiment faire basculer en leur faveur le rapport de force et ont ciblé notamment le “Chacal”, et “le Staff”, le boss du Castellas. A partir de là, ils commencent à avoir des vues sur la Paternelle et chacun doit choisir son camp, avec ou contre la DZ. Et c’est là que commence la guerre Yoda - DZ. »

Un conflit qui atteint son paroxysme en 2023, pour des questions de territoire, de puissance, d’argent bien au-delà de sa seule légende urbaine, si populaire qu’elle est reprise par « Bouchon ». « Tic et Félix (Bingui, dit le Chat, patron présumé de Yoda) étaient de base des amis, reprend l’Azuréen. Chacun gérait ses points stups sans histoire et ils se sont retrouvés en Thaïlande vers le milieu d'année dernière (2022, ndlr). Ils se sont disputés pour une meuf, Félix était alcoolisé et faisait le gros. Il a balancé un glaçon sur la tête de Tic et de là tout en parti en couille. Ils ne se sont pas battus sur place mais depuis ils se disputent les points de deal (...) Mamine et Gaby se moquent de Tic à cause de ça. »
C’est le fruit de la transformation du crime organisé qui mûrit depuis 10 ans, pas une génération spontanée
Ainsi la DZ Mafia, organisation née et pensée en prison entre 2022 et 2023, fruit de l’alliance de trois détenus avec un narcotrafiquant tout juste libéré, est-elle devenue la bande criminelle la plus puissante de Marseille après sa victoire dans le conflit qui l’oppose au clan Yoda, s’imposant depuis ses cellules grâce à une division des tâches et un roulement des équipes. Seules les équipes de la Castellane, cité native de Zinédine Zidane, les tiennent en respect, dans un partage des territoires pour l’instant stabilisé.
« Ce sont des caïds qui ont une puissance de feu impressionnante et qui ont une approche finalement assez traditionnelle, où ils veulent gérer des flux de drogues sur des territoires qu’ils contrôlent. Et ils savent bâtir une stratégie pour cela, résume un haut gradé de la PJ. C’est le fruit de la transformation du crime organisé qui mûrit depuis 10 ans, pas une génération spontanée. Avec cette particularité. La DZ est née en prison, reste en prison, mais agit à l’extérieur. »

« Ce sont des caïds qui ont une puissance de feu impressionnante et qui ont une approche finalement assez traditionnelle, où ils veulent gérer des flux de drogues sur des territoires qu’ils contrôlent. Et ils savent bâtir une stratégie pour cela, résume un haut gradé de la PJ. C’est le fruit de la transformation du crime organisé qui mûrit depuis 10 ans, pas une génération spontanée. Avec cette particularité. La DZ est née en prison, reste en prison, mais agit à l’extérieur. »
Une analyse partagée par la justice. « La DZ Mafia est un vrai cartel qui s’est regroupé et a créé un label avec des pratiques mafieuses en intégrant des membres de l’équipe de Marignane, des Blacks, des Carmes. Avec une approche économique ultra capitaliste. Ils pensent le business aussi comme une agence d’intérim, ils prêtent et empruntent de la main d'œuvre, et le roulement des équipes, les pertes font partie du modèle, analyse un membre de l'État-Major du parquet. Et ils tirent les prix vers le bas dans certaines catégories. Quand vous voyez que vous êtes payés 500 euros pour déplacer des armes, brûler des voitures ou collecter de l'argent, c’est ridicule. »
En descendant dans la hiérarchie on tombe sur des gens moins intelligents
Cette volonté de réduire les frais constitue naturellement une des faiblesses du modèle… À recruter à bas coût des gens peu formés, le résultat s’en ressent.
« La DZ Mafia n’invente rien. Ils observent. C’est du commerce. Et le groupe fonctionne comme n’importe quelle entreprise avec ses recrutements, ses petites mains, ses intermédiaires. Ils sont arrivés à une espèce de maturité, quelque chose qui est réfléchi. Leurs cadres ne dépassent pas une dizaine. Il faut être malin et intelligent, souligne un pénaliste qui a traversé des décennies de banditisme. En descendant dans la hiérarchie, on tombe sur des gens moins intelligents qui font dérailler des choses et ouvrent des portes aux enquêtes. »
De simples scories qui n'empêchent pas jusqu’alors le développement « naturel» du quatuor composé de « Gaby », « Mamine », « Tic » et « la Brute ». Suivant un parcours habituel dans la criminalité organisée, la DZ ne se contente plus seulement du trafic de stupéfiants, du gain de parts de marchés et des règlements de compte qui l’accompagnent. Ils étendent désormais leurs activités à l’extorsion à diverses échelles. Une évolution qui laisse de fortes empreintes judiciaires… et musicales. Une extension du domaine du grand banditisme apparu courant 2024, une fois purgé le conflit avec Yoda.
(1) Mahdi Zardoum a été condamné le 22 mai 2025 à 30 ans de réclusion criminelle par la cour d’assises d’Aix-en-Provence pour tentative d’homicide volontaire en bande organisée
(2) Le frère de l’une des victimes est depuis devenu l’un des chefs du clan Yoda, rival de la DZ Mafia
Narcotrafic, une histoire de la DZ Mafia :
Episode 1 - Terreur sur Marseille
Episode 2 - La prison comme berceau et quartier général
Episode 3 - La nouvelle ère du narcocapitalisme
Trafic, extorsion, corruption : comment la DZ Mafia menace la France
Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret