
Près de trois mois après les révélations d’agressions sexuelles sur des nourrissons au sein du service de néonatalogie de Montreuil (Seine-Saint-Denis), dix-neuf familles ont vu leur demande de constitution de partie civile rejetée. Écartées par la justice, ignorées par l’hôpital, elles témoignent dans Blast.
Leïla* se souvient qu’elle promenait son bébé au parc lorsqu’elle a reçu, début août, l’appel d’une amie infirmière à l’hôpital André Grégoire de Montreuil. Ce jour-là, celle-ci lui raconte avoir reçu un mail de la direction afin d’avertir le personnel hospitalier de l’arrestation d’une infirmière soupçonnée d'agressions sexuelles sur des nourrissons placés en service de réanimation. Leïla, qui a donné naissance à son cinquième enfant, il y a à peine huit mois dans cet établissement, refuse d’y croire. « Mais trois jours après, j’en entends parler à la télévision », raconte-t-elle à Blast, la voix chevrotante. Quand Leïla comprend que cette infirmière exerçait encore au moment de l’hospitalisation de son fils en réanimation néonatale, elle s’effondre.
Les agressions ont été révélées quelques jours plus tôt sur les réseaux sociaux. Fin juillet, une internaute fait la connaissance sur X d’un certain Redouane. Au fil de leur discussion, l’homme révèle ses fantasmes pédophiles, il évoque aussi ses conversations avec une autre femme, Juliette, une infirmière du service de réanimation néonatale de l’hôpital de Montreuil. Il va jusqu’à lui envoyer des vidéos sur lesquelles des nourrissons hospitalisés sont agressés sexuellement. Après trois jours d’échanges, l’internaute a rassemblé suffisamment de preuves, elle contacte alors des « chasseurs de pédophiles » réunis derrière le compte X AlertesPedo. Ces bénévoles transmettent, à leur tour, les éléments à la justice.
Le 30 juillet, l’infirmière de 26 ans se présente au commissariat de Clichy-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, afin de dénoncer les agressions qu’elle aurait commises. Elle met également en cause son complice Redouane et assure avoir agi sous son emprise. Ils sont tous les deux mis en examen le 2 août pour agression sexuelle sur mineurs de moins de 15 ans, captation et diffusion d’images à caractère pédopornographique et sont placés sous contrôle judiciaire.

Depuis, une vingtaine de familles dont les enfants ont été hospitalisés en décembre 2024 et janvier 2025, période à laquelle les faits auraient été commis, selon le parquet de Bobigny, sont hantées par l’idée de savoir si leurs enfants ont été pris en charge par cette fameuse Juliette. Et si oui, s’ils ont subi des agressions. A ce jour, seuls deux nourrissons victimes ont été identifiés à partir des vidéos saisies.
Le fils de Leïla n’en fait pas partie. Cette trentenaire vivant en région parisienne a pourtant été convoquée avec d’autres familles par le commissariat de Clichy-sous-Bois. C’était début août. Quelques jours auparavant, Leïla avait envoyé une photo de son fils à une bénévole d’AlertesPedo. « Elle me rappelle et me dit que mon bébé ressemble fortement à un nourrisson qui apparaît dans une des vidéos. » Après avoir visionné les images, Leïla croit aussi reconnaître son bébé. Elle frôle le malaise.
Des victimes potentielles
« Quand la commissaire me montre les vidéos, elles sont beaucoup plus zoomées que les images que j’ai visionnées, j’ai l’impression de le reconnaître mais je ne peux pas le garantir. » À l’époque des faits, le nouveau-né est hospitalisé en service de réanimation pour détresse respiratoire. « Il a des tuyaux branchés de partout. Chaque jour, son visage change, c’est difficile d’être catégorique », reconnaît-elle. A la fin de l’audition, « la commissaire me dit que je ne peux pas porter plainte parce que je ne suis pas certaine à 100 % qu’il s’agit de mon enfant ». Trois semaines plus tard, Leïla est finalement informée par mail que « les deux bébés ont été identifiés ». « Les mamans n’ont pas de doute », lui indique la commissaire. « Elle n’a même pas pris cinq minutes pour m’appeler, m’expliquer la situation et me demander si je n’avais pas de questions », déplore Leïla.
D’autant plus que « le doute persiste », ajoute-t-elle. Pour obtenir des réponses, elle a bien tenté de se constituer partie civile, mais sa demande a été jugée irrecevable par le juge d’instruction comme c’est le cas pour dix-neuf autres familles. « Seules les victimes certaines, qui ont directement souffert du dommage causé par l’infraction, peuvent se constituer partie civile », a précisé le parquet de Bobigny dans un communiqué de presse diffusé le 3 septembre dernier. « Si ces investigations venaient à mettre en évidence l’existence de faits nouveaux concernant d’autres victimes, le juge d’instruction en [...] informerait [...] les parents, ce qui permettrait d’accueillir de nouvelles constitutions de partie civile », a-t-il ajouté. Depuis, selon nos informations, l’association Innocence en danger s’est constituée partie civile.
De leur côté, les familles oscillent entre colère et incompréhension. « Ces personnes sont des victimes potentielles, rappelle Myriam Guedj Benayoun, qui conseille douze d’entre elles. Leurs enfants ont été hospitalisés pendant la période des faits, ils ont croisé le chemin de cette infirmière. C’est extrêmement traumatisant pour elles d’avoir appris ça. Elles se demandent s’il n’y a pas eu d’autres vidéos ou si leur enfant n’a pas été agressé sans être filmé. Le juge d’instruction aurait pu accepter leur constitution, ne serait-ce que pour prendre en compte leur enfant. »
Depuis le déclenchement de cette affaire hors-norme, Léa, 36 ans, enchaîne les nuits blanches. Sa fille a passé dix-huit jours au sein du service de réanimation néonatale de l’hôpital de Montreuil. C’était en juin 2024. Elle garde le souvenir d’une équipe médicale « très douce ». Elle se souvient aussi d’avoir croisé Juliette, l’infirmière mise en examen. Pour elle, c’est une « grosse déception de ne pas avoir pu se constituer partie civile ». « Je ne lâcherai pas », insiste cette mère qui a décidé comme dix-huit autres familles de faire appel de la décision.

Pour convaincre la juge d’instruction, Léa a choisi sur les conseils de son avocat de faire appel à un expert médical afin de détecter de possibles anomalies dans le dossier médical de sa fille. C’est aussi le cas de Sofia*, 34 ans. Son petit garçon est né en janvier 2025 avec douze semaines d’avance. Ce grand prématuré a passé trois mois en réanimation dont deux au sein de l’hôpital de Montreuil. « Je sais que mon fils a eu une “Juliette” en infirmière de nuit mais je ne sais pas s’il s’agit d’elle ou d’une autre. On appelait le soir vers 21h30 pour savoir si tout allait bien et on rappelait à 6h le lendemain matin. Plusieurs fois, j’ai entendu ce prénom au téléphone. » Selon les parents, si chaque nourrisson est pris en charge par un infirmier référent, d’autres professionnels peuvent être amenés à s’en occuper. Leila se souvient ainsi « d’un seul soignant parmi les six » qui se sont occupés de son bébé.
Sofia poursuit : « Mon fils a eu des fissures anales lors de son hospitalisation. Pendant longtemps, il a été en chambre seul. Quand on a appris l’affaire, vous croyez que j’ai pensé à quoi ? Ça fait des mois que cette question est en suspens. » Sofia n’a jamais été auditionnée par la police.
Cette mère dénonce également la réaction de l’hôpital, jugée « inhumaine ». « Aucun de mes mails n’a reçu de réponse et je n’ai jamais été convoquée alors que mon bébé a été hospitalisé pendant la période des faits », fait-elle remarquer, avec amertume. Son avocat Djamel Bouguessa, qui conseille avec deux autres consoeurs neuf familles, déplore, pour sa part, « un manque d’information totale » de la part de la direction. Le 20 août, seules onze familles « potentiellement concernées par les faits », s’étaient vu proposer un rendez-vous, « sur la base des éléments transmis par le parquet », a indiqué à cette date la direction de l’hôpital dans le seul communiqué publié à ce jour.
Les autres parents ont dû se contenter d’une simple lettre. « Elles ont bien vu qu’elles avaient toutes reçues le même courrier à la virgule près. Elles sont très déçues de ne pas avoir été convoquées », confirme l’avocate Myriam Guedj Benayoun qui a toutefois obtenu l'ouverture d’une cellule psychologique pour les familles. « J’ai été mise au courant mais je n’ai plus confiance », réagit Léa.

D’autant plus qu’avec d’autres parents, elle s’interroge sur le respect des mesures de sécurité mises en place dans ce service de réanimation. En particulier sur les règles d’usage du téléphone portable. De manière à limiter la propagation des bactéries, les familles et le personnel ont l’interdiction d’entrer dans le service avec leur téléphone. Dès lors, comment l’infirmière a-t-elle pu filmer des nourrissons sur son lieu de travail ? Questionnée, la direction de l’hôpital a refusé de répondre. « Consigne était donnée d’utiliser l’appareil photo du service en cas de besoin », indique Léa. « Mais dans les faits, poursuit Sofia, beaucoup de familles gardaient leur téléphone avec elles. »
Du côté de l’équipe médicale, on se refuse à tout commentaire. « Il est essentiel de ne pas jeter l’opprobre sur une profession entière à cause d’un fait divers, aussi choquant soit-il », a tenu à préciser le Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI) dans un communiqué de presse publié le 2 août dernier, tout en appelant « à renforcer les dispositifs de prévention, [...] afin que toute fragilité ou comportement à risque puisse être détecté en amont ». Interrogée sur l'ouverture d’une enquête administrative, la direction de l’hôpital n’a pas souhaité répondre.
*Les prénoms de Leïla et de Sofia ont été modifiés
Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret / Margaux Simon