Au royaume des aveugles / La Rotonde, symbole de la décrépitude en Macronie

Au royaume des aveugles / La Rotonde, symbole de la décrépitude en Macronie

C’était lors de la onzième journée de manifestation en opposition à la réforme des retraites : l'aéroport de Roissy 1 était immobilisé par la CGT, Attac avait investi la banque Natixis, le siège de BlackRock était envahi par sud rail, des dizaines de lycées étaient en grève, des manifestations et des blocages déferlaient partout dans tout l'hexagone. La liste est trop longue pour tout citer. En a-ton parlé sur les médias mainstream ? Que nenni. Le streetreporter que je suis ne prend jamais vraiment le temps de revenir sur ce qu’il a filmé ou sur un événement qui l’a marqué. Là, pour Blast, j’ai envie de revenir avec des mots et quelques images sur cette arnaque médiatique et politique. Je sais qu’il est un peu tard et que l’actualité prime mais bon, justement.

La séquence de l'auvent de la Rotonde qui brûle, si vaillamment défendu par les CRS, joyeusement peinturlurés en vert et rose par les bombes des manifestants a tourné en boucle sur les chaînes de désinformation en continu. Et encore aujourd’hui, l’épisode sert d’alibi aux macronistes. Je voudrais vous dire à quel point cette histoire leur sert de cache sexe. Tout ou presque était bidon. Et j’étais en première ligne.

Une partie du auvent de la Rotonde en feu
Le DuQ

Une partie du auvent de la Rotonde en feu… Était-ce un hasard ? Pas du tout, posté sur le toit de l'abribus qui jouxte directement cet établissement renommé et si cher au cœur du président Macron, qui y avait fêté sa victoire en 2017, j'ai pu filmer et photographier ce spectacle entièrement mis en scène par la police.

Des CRS défendant la devanture du restaurant La Rotonde se font asperger de bombes de peinture.
Le DuQ

D’abord, observons la stratégie forcément pensée à l’avance à cet endroit-là. La hiérarchie policière connaissait évidemment la valeur symbolique des lieux qui avaient été par le passé pris en grippe par les gilets jaunes. Le cortège de tête, composé « d'indépendants » (entendez par là, non encadré par les syndicats) en très grand nombre a été coupé en deux et bloqué au croisement du métro Vavin par les CRS, alors même que ce carrefour est régulièrement pris pour cible durant les manifestations. La police aurait tout aussi bien pu distribuer des pierres aux manifestants que le résultat aurait été pareil. On nasse, donc la foule réagit. C’est quasi mécanique. S'en ait suivi une séquence d'au moins 30 minutes dans laquelle une nuée de médias, et moi-même avons pu nous délecter d’images de pluie de projectiles envoyées sur les 5 CRS postés à l'angle du kiosque à journaux et la devanture du restaurant.

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Pathétique séquence de pseudo-courage !

C’était ridicule. J’affirme ici que cette séquence Rotonde a été scénarisée pour faire contre-point aux victimes de Sainte Soline. Les cinq policiers auraient pu très vite se replier ou être soutenus par d’autres policiers. Ils auraient pu esquiver. Ils sont restés pour que nous fassions des images. La scène haute en couleurs marque la stratégie médiatique du pouvoir afin de montrer la violence supposée des manifestants et leur volonté de « dégrader des lieux publics » comme ce restaurant. Elle vise surtout à faire oublier les centaines de blessés graves, d'estropiés et de personnes de la presse qui se font dérouiller depuis des mois par la police. 

Voici d'ailleurs les propos tenus par le gérant de la Rotonde. J’en profite pour rappeler ici que les propriétaires de la Rotonde, les frères Tafanel, sont en procès avec le fisc pour une escroquerie supposée, d’un montant de 1,6 millions d'euros.

"Toute l'équipe de La Rotonde est traumatisée, choquée, abasourdie par ces hordes de sauvages qui ne respectent rien...", affirme-t-il. "Comment peut-on avoir autant de haine ? Nous sommes des victimes...et la police est aussi victime, ils ne peuvent rien faire, si on leur donnait plus de moyens, mais on a trop peur qu'il y ait des blessés...", poursuit le responsable du restaurant, qui affirme que son équipe est la cible de "trop de menaces."

Pour moi qui étais sur place, cette déclaration préparée par un fan absolu d’Emmanuel Macron a une portée hautement comique.

Haine, hordes de sauvages… Si on leur donnait plus de moyens » ? C’est-à-dire ? Si la police pouvait tirer sur la foule ? Si les chars de l'armée pouvaient défendre ce restaurant symbole des cadeaux fiscaux offerts par la République en marche ?

En contre-point, au même moment, ce qu’aucun média mainstream n’a filmé c’est qu’à 5 mètres de la Rotonde, des streets médics soignaient un blessé derrière une bâche blanche : un vieux monsieur se faisait éclater sauvagement par des policiers et jeter au sol. Cela s’est passé sous mes yeux. Des membres d’une Compagnie d'Intervention de la police, créée au moment de la crise des gilets jaune, juste au pieds de l'abribus sur lequel je me trouvais, ont tabassé un septuagénaire... 

Ils étaient bien cachés derrière leurs armures et leurs boucliers. Je n'ai vu aucun CRS blessé en revanche, contrairement à la version officielle (77 selon Le Parisien). J’en profite pour rappeler ici que ce quotidien macroniste est la propriété du milliardaire Bernard Arnault, l’ami du Président.

Pire. Sans aucun mot de compassion pour les victimes des coups de matraque, Emmanuel Macron s'est empressé d'appeler La Rotonde et de le faire savoir. Le lendemain de la manif, au lieu par exemple d'essayer de ressouder le dialogue avec l'intersyndical, les communicants de l’Elysée ont fait savoir que le président avait dit son amitié et présenté ses excuses pour l’embarras causé par les casseurs aux propriétaires de son restaurant préféré.

Pourtant, une communication moins portée vers ces fausses victimes et davantage destinée aux victimes de sa réforme aurait permis de faire redescendre l'ambiance insurrectionnelle du pays. Il faut croire qu’Emmanuel Macron n’a aucune volonté d’apaisement.

L'escalade de la violence physique et verbale imputable à l'Etat sert plusieurs desseins :

-Discréditer la colère des citoyens majoritairement opposés à la réforme des retraites.

-Faire peur à son électorat conservateur.

-Faire oublier, surtout vis-à-vis de l’étranger, par la diffusion d’images dissonantes, les répressions de Sainte Soline (j'y étais également).

- Faire en sorte que les citoyens aient peur de manifester et restent chez eux : « le but c'est de faire peur aux gens pour ne pas qu'ils aillent en manif » selon Street Press.

Pour appuyer cette thèse, revenons sur des événements intervenus la veille de la manifestation soit le mercredi 05 avril :

D’abord l’audition du ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin par des députés et sénateurs. Que ce soient sur les violences criminelles des gendarmes à Sainte Soline ou bien celles commises durant les manifestations récentes des opposants à la réforme des retraites, le ministre de l'Intérieur ne s'est pas remis en cause une seconde. Plus grave, il s'en est directement pris à la Ligue des droits de l'homme, mettant en cause leur probité et leur indépendance. 

Le ministre a menacé de surseoir au financement de cette association qui a été une seule fois dissoute durant sa longue histoire depuis sa création en 1898. C’était en 1943 durant le régime collaborateur de Vichy. On en est là…

Les observateurs de la LDH avaient eu le tort de dévoiler à la presse le désastre de Saint Soline et in fine les multiples mensonges de Gérald Darmanin (secours interdits d'intervenir, armes de guerres soi-disant non utilisées, pas de lanceur de LBD sur les quads. J’en passe...). Ce même 5 avril, la commission des lois à l’Assemblée, à majorité macroniste, a rejeté la pétition souhaitant la dissolution de la BRAV-M qui avait pourtant recueilli 260 000 signatures sur le site de l'Assemblée nationale.

Les agents de la BRAV-M en action
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Je profite de cette tribune qui m'est offerte pour dire aussi et insister sur ce point : les RIO, numéros obligatoires d'indentification des policiers, étaient absents de la grande majorité des uniformes des forces de l'ordre durant la manifestation du 6 avril. En particulier autour de la Rotonde.

L'absence de RIO rend l'identification des policiers presque impossible pour d'éventuelles poursuites lors des très rares enquêtes pour violences policières. Mais comment s'étonner de ces absences de numéro d'identification ? Puisque le mercredi 05 avril, toujours, veille de la manifestation, le Conseil d'État, la plus haute juridiction administrative de France, ne se prononçait pas pour imposer au ministère de l'Intérieur qu'un RIO soit visible sur l'uniforme de ses policiers.

Agents de la BRAV-M
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Quel message cette décision envoie-t-elle, sinon la permanence d'une impunité des éléments les plus violents de la police ?

D'ailleurs, la BRAV-M s'est encore distinguée sur la place d'Italie et tout le long de la marche du 06 avril par une extrême violence et des méthodes « hors la loi ». Les policiers ont frappé violemment et traîné au sol des manifestants. J'ai suivi la manifestation dès le début et j'ai pu voir de très nombreux blessés, des grenades de désencerclements tirées au milieu des foules, sans faire de distingo entre les personnes pacifiques, la presse et les citoyens énervés.

La manifestation a été émaillée de violences qui vont crescendo de semaine en semaine : l’usage massif de gaz lacrymogène, de grenades, de lanceurs de balles en caoutchouc (qui éborgnent et mutilent), de blocage, de nasse (pourtant interdit). Le nassage commis en haut des escaliers de la bouche de métro à Place d'Italie, aurait pu finir en drame tant les policiers ont voulu pousser les manifestants vers le vide.

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Les représentants de la presse et des médias ont encore été pris pour cible par les forces de l'ordre. Car ce sont bien des cibles dorénavant.

J'en ai vu au moins 3 de blessés dans les rangs des médias indépendants, car la presse indépendante ne loue pas les services de garde du corps (bien souvent des policiers), contrairement aux chaînes d'informations grand public.

J'ai reçu moi-même sur ma veste une grenade de désencerclement dites « ananas » (celle qui envoie 18 plots en caoutchouc). C’est un quasi miracle que je n’ai pas été blessé. Il n'y avait dans la zone où j’étais que quatre représentants de médias indépendants (dont Blast) et aucune personne susceptible de justifier ce tir de grenade. Par ailleurs injustifiable…

Grenade de désencerclement DBD
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J’aimerais encore revenir sur la veille de la manifestation, soit le Mercredi 05 avril, pour rappeler que la première ministre Mme Borne avait reçu les syndicats, qui étaient restés moins d'une heure à Matignon, fachés d’avoir été si peu écoutés. Souvenons-nous de la déclaration de la nouvelle secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet : « Notre présence ici, elle prouve notre sens des responsabilités et du dialogue. Nous avons trouvé face à nous un gouvernement radicalisé, obtus et déconnecté ».

Tous ces signes de dérives autocratiques avaient fait réagir le conseil de l'Europe qui s'était alarmé, cette même veille de manifestation, d'un "usage excessif de la force" concernant entre autres la gestion de la manifestation de Sainte Soline.

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Une partie du monde regarde vers l'hexagone en cette période historique. Emmanuel Macron et ses stratèges en communication en sont parfaitement conscients. La séquence de la Rotonde, dans la guerre d’images que la France est en train de perdre, a été utile pour tenter un rééquilibrage. Je n’ai pas de preuves indubitables pour accuser la police et sa hiérarchie d’orchestration. Mais j’étais sur place et en y repensant aujourd’hui, je ne parviens pas à évacuer mon malaise quant à l'enchaînement des faits. Force est de constater qu’on a été très tolérant avec les jets de peinture et que l’incendie très vite maîtrisé du auvent de la Rotonde a servi de contre-feu salutaire.

Il semble, malgré l’aveuglement des médias, malgré les manipulations policières, malgré les airs contrits d’Emmanuel Macron que les braises de la révolte ne soient pas près de s'éteindre en France. Au contraire. Le malaise nous envahit. 

Au royaume des aveugles, la Rotonde aura trois étoiles et Emmanuel Ier sera son roi.

Crédits photo/illustration en haut de page :
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