« Ma vie est morte dans ce bloc » : le combat des victimes des prothèses anti-hernies

« Ma vie est morte dans ce bloc » : le combat des victimes des prothèses anti-hernies

Douleurs chroniques, troubles neurologiques, pertes de mobilité. En France, des centaines de patients opérés d’une hernie inguinale dénoncent les conséquences des implants chirurgicaux en polypropylène. Alors qu’une plainte collective est en préparation, les victimes et leurs proches alertent sur un possible scandale sanitaire et s’interrogent sur la responsabilité des autorités.

Assis dans son salon transformé en chambre médicalisée improvisée, Ridvan, 38 ans, peine à trouver une position supportable. « Ni debout, ni assis, ni allongé » : aucune posture ne calme les douleurs qui traversent son aine droite « comme un couteau qui s’enfonce dans la chair ». Depuis cinq ans, cet ancien chauffeur routier se bat pour faire reconnaître son état. Tout commence le 26 mai 2020, à Saint-Étienne, lorsqu’il est opéré en urgence d’une hernie inguinale. « Le chirurgien me dit qu’il va me poser une prothèse, que c’est une opération banale, rapide, qu’il ne faut pas s’inquiéter. Je lui ai fait confiance. »

À son réveil, la douleur est « insupportable ». « Ils m’ont injecté quatre fois dix milligrammes de morphine en quelques minutes. » Malgré ses plaintes, il quitte l’hôpital le lendemain avec du paracétamol. Dans l’ascenseur, il s'évanouit. Pendant des semaines, Ridvan va enchaîner les allers-retours à l’hôpital jusqu’à ce qu’un scanner révèle une torsion testiculaire nécessitant une nouvelle opération. Depuis, les douleurs persistent et ne le quittent plus malgré le suivi dans deux centres anti-douleurs. Sa vie est en pause, il a dû s’arrêter de travailler et dort dans son salon où son épouse lui a installé une piscine en plastique dans laquelle il fait sa toilette, incapable de monter à l’étage de sa maison. Pendant que son épouse s’occupe du quotidien, lui vit au rythme des douleurs et des expertises judiciaires. « Ma vie est morte dans ce bloc. Si je n’avais pas ma religion, j’aurais mis fin à mes jours », souffle-t-il.

Présentée comme une « opération bénigne »

Comme Ridvan des centaines de patients opérés pour des hernies inguinales - c’est ainsi que l’on nomme une grosseur de l’aine qui survient lorsque des éléments du contenu de l'abdomen sortent de leur emplacement habituel, par un orifice situé entre l’abdomen et la racine de la cuisse - dénoncent les conséquences des prothèses non résorbables implantées lors de ces interventions. Douleurs chroniques, troubles neurologiques, inflammations, fatigue extrême, pertes de mobilité : depuis plusieurs mois, un collectif de victimes qui réunit 450 personnes se structure en France avec l’objectif d’être entendus.

« Ce qui frappe, c’est le dénominateur commun : des douleurs apparues immédiatement après la pose de la prothèse, puis une errance médicale interminable », observe l’avocat Pierre Debuisson qui a « immédiatement senti les prémices d’un scandale sanitaire ». Après avoir accepté de défendre en 2022 les victimes des pizzas Buitoni (1), il s’apprête à déposer une plainte collective réunissant 500 victimes, pour homicide involontaire et tromperie aggravée. 

L’ensemble des témoignages recueillis racontent la même mécanique : une opération présentée comme bénigne, un réveil douloureux, puis des années à entendre que leurs souffrances seraient « psychologiques ». « On nous prend pour des fous », résume Julie Canon, 29 ans. Si la pose de prothèse garantit le plus faible taux de récidive, selon la Société française de Chirurgie pariétale-Club hernie (SFCP-CH), elle peut impliquer des complications qui « surviennent chez 5 à 10 % des patients et sont invalidantes dans 1 % à 5 % des cas ». Des taux loin d’être négligeables quand on sait que 200 000 dispositifs sont vendus chaque année en France ce qui fait potentiellement 20 000 personnes impactées par an. Interrogé, la SFCP-CH n’a pas répondu à nos questions. 

Depuis son opération, Julie Canon a des « douleurs permanentes, des poussées inflammatoires et une fatigue écrasante ». En 2025, elle est même contrainte d’interrompre une grossesse en raison des complications liées à son état médical. « Quand je suis sortie de l’IVG, je me suis dit : je vais me battre pour notre enfant qu’on a fait partir à cause de tout ça. » L’infirmière contacte alors Arnaud Denis. Le comédien de 42 ans, opéré en 2023, est le premier à avoir lancé l’alerte, en janvier dernier. La page Facebook qu’il a créé il y a trois ans, pour rassembler des témoignages réunit désormais plus de 5 000 membres. Parmi eux, Fabienne, 65 ans, dont le conjoint s’est donné la mort le 28 mai 2024, un an après son opération. « Très vite après la sortie de l’hôpital, son état général a dégénéré », dit-elle. « Son testicule s’est nécrosé, il a commencé à perdre tous ses muscles. » Pendant des mois, Michel consulte urologues, chirurgiens digestifs et spécialistes de la douleur. Mais selon Fabienne, la réponse est toujours la même : « On lui répétait que ce n’était pas possible que ce soit lié à l’implant. Que c’était dans sa tête. » Passionné de moto, Michel perd progressivement toute autonomie. Deux mois avant sa mort, il vend son bolide. « Il n’avait plus aucune force. »

C’est son suicide qui a poussé Fabienne à se joindre à la plainte collective. Ce qui la révolte le plus, dit-elle, c’est « l’absence d’information avant l’intervention ». « Mon mari avait demandé au chirurgien s’il pouvait y avoir des rejets ou des complications. On lui a présenté ça comme une opération bénigne, sans effet secondaire possible. » Et d’ajouter : « Je voudrais qu’on arrête de présenter ces foutus filets comme quelque chose d’anodin alors qu’on met un matériau en plastique dans le corps des gens. » « Dans le consentement que j’ai trouvé dans mon dossier médical mais que l’on ne m’a jamais fait signer, il n’y a pas un mot sur le danger de cette prothèse », constate également Ridvan. 

Placé dans la catégorie « risque élevé » dès 2017 

Les prothèses anti-hernie qui se présentent sous la forme de petits filets en polyester ou polypropylène ont commencé à se diffuser dans les blocs opératoires à la fin des années 1990. Aujourd’hui, plus de 200 000 sont vendues chaque année en France. Six fabricants parmi lesquels Medtronic, Johnson & Johnson, Becton Dickinson se partagent 95 % du marché. Mais depuis des années, les alertes se multiplient à l’étranger, notamment aux États-Unis où Becton Dickinson a accepté, en octobre 2024, d’indemniser environ 38 000 plaignants sans pour autant reconnaître les effets néfastes de leurs produits. L’entreprise avait provisionné jusqu’à 1,7 milliard de dollars pour faire face à ces litiges. D’autres groupes comme Johnson & Johnson ou Medtronic ont également été visés par des actions collectives aux États-Unis.

En France, les victimes s’interrogent sur le rôle de contrôle dévolu à l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) alors que le règlement européen sur les dispositifs médicaux a reclassé, en 2017, ses implants dans la catégorie « à risque élevé ». Face à l’augmentation des signalements, l’ANSM a lancé en juin 2025, une campagne d’inspection auprès de fabricants et distributeurs, une étude épidémiologique et renforcé la surveillance du marché. Une surveillance qui repose principalement sur les signalements effectués par les patients. « Le système de signalement est inique et je pèse mes mots, dénonce l’avocat Pierre Debuisson. L’ANSM continue d’affirmer qu’il n’y a pas de scandale sanitaire car il y a peu de signalements. » Et il y a peu de signalements parce que beaucoup de patients ne réussissent pas à obtenir le numéro de série de leur prothèse. Interrogée à ce sujet, l’ANSM précise que « même sans ce numéro, le signalement sera bien traité » tout en expliquant que « la qualité et la précision des investigations menées ainsi que la mise en œuvre d’actions correctives éventuelles seront plus limitées ». Le modèle commercial et le nom du fabricant sont, eux, obligatoires pour effectuer signalement.

Les victimes dénoncent aussi l’absence d’information concernant les effets néfastes de ces prothèses avant l’opération. « Personne ne nous a remis les notices des implants », affirme Julie Canon. Certaines (comme ici, ici et ) mentionnent pourtant des risques de migration, d’infection, de douleurs chroniques ou de perforation d’organes. Consciente du problème, l’ANSM insiste d’ailleurs, dans des documents internes rédigés en juin 2025 et consultés par Blast, sur la nécessité de « créer un document unique d’information standardisé, afin de permettre au patient d’avoir toutes les informations en amont de la chirurgie (avec ou sans implant) sur les bénéfices attendus, les risques éventuels, le type de prothèse qui lui sera implantée et les alternatives possibles ». Pourquoi avoir attendu 2025 pour envisager la rédaction d'un tel document alors que les implants étaient considérés à « risque élevé » depuis 2017 et que certains fabricants comme Becton Dickinson faisaient déjà l'objet de poursuites judiciaires aux Etats-Unis ? Questionnée, la direction générale de la santé (DGS) se contente de répondre que « ces fiches d’information sont en cours de finalisation et seront soumises aux représentants des patients afin de recueillir leurs retours ».

Prothèses vs sutures

Avant l’essor des prothèses, les chirurgiens utilisaient la méthode dite Shouldice, consistant à renforcer la paroi musculaire par des sutures. « Une prothèse se pose en quinze minutes alors qu’une réparation tissulaire peut durer plus d’une heure », explique Pierre Debuisson, estimant que des considérations économiques ont favorisé la diffusion massive des implants.

Certains chirurgiens réunis au sein du réseau Biohernia continuent à pratiquer majoritairement les réparations sans filet. Frank, 65 ans, a choisi cette option après avoir découvert les témoignages de victimes françaises. « Un chirurgien m’a dit qu’il ne savait même pas exactement de quoi était composé le filet qu’il voulait m’implanter. Ça m’a sidéré. » Franck se met donc à la recherche d’un chirurgien capable d’opérer sans prothèse. « Tous ceux que j’ai vu m’ont expliqué qu’il y avait 30 % de récidive et je n’ai jamais obtenu la liste des centres qui pratiquent encore cette technique. »

Il découvre finalement une clinique spécialisée près de Francfort, en Allemagne. Opéré en mars 2026 sans prothèse, pour un coût de plus de 5 000 euros en partie à sa charge, il se dit aujourd’hui « soulagé ». « Six semaines après l’opération, ça va super bien. Ça tire encore un peu, mais je suis très rassuré et surtout très reconnaissant à Arnaud Denis d’avoir parlé. » Après avoir déposé plainte début janvier, le comédien a annoncé dans la foulée vouloir se faire euthanasier en Belgique. 

Parallèlement à son parcours médical, Ridvan est engagé dans une bataille judiciaire contre son assurance. Il y a cinq ans, celle-ci a d’abord évalué ses séquelles à seulement 2 %, sur la base d’une expertise réalisée par un médecin désigné par l’assureur, lui accordant une indemnisation de 1 500 euros. Une contre-expertise, menée en 2023, a pourtant conclu à un taux de séquelles de 15 %, sans que l’assureur ne formule d’offre d’indemnisation. Son avocate qui soutient que son préjudice est bien plus important - « Mon client ne peut marcher plus de 100 mètres et rester debout plus d’une minute » -, a déposé, en 2024, une demande d’expertise judiciaire. Après la désignation d’un neurologue par le tribunal judiciaire de Saint-Étienne restée sans suite, un nouvel expert basé à Chambéry est nommé l’été dernier.

« Ce médecin a considéré que mon client simulait alors qu’il est déjà passé par deux centres anti-douleur, il a donc demandé à un expert psychiatrique basé à Grenoble de le recevoir », poursuit son avocate, Halima Mellouki. Malgré un certificat médical attestant que son client ne peut effectuer des déplacements de plus de 50 kilomètres et la demande de désignation d’un psychiatre à Saint-Étienne, le tribunal a refusé cette requête. « Le déplacement à Chambéry a nécessité un trajet de plus de onze heures et l’a conduit à être hospitalisé durant deux jours à son retour », s’émeut son avocate dénonçant une « véritable maltraitance judiciaire ». Ridvan et son conseil envisagent également une procédure au civil contre le fabricant de la prothèse pour produit défectueux, au motif que les risques liés aux implants en polypropylène ne seraient pas suffisamment portés à la connaissance des patients.

(1) L’avocat représente les familles victimes d’intoxications alimentaires après avoir consommé des pizzas contaminées par la bactérie E.coli, deux enfants sont décédés. L’avocat réclame 250 millions d'euros en indemnités à Nestlé, mis en examen à l’été 2024.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret