Juricide : le risque d’un monde sans foi ni droit

Juricide : le risque d’un monde sans foi ni droit

Au son des mitraillettes succède toujours la bataille pour les mots. Celle qui tend à nommer, à qualifier, à dire l’horreur, la violence et la mort. Quand les canons se taisent, ces mots servent surtout à constater le désastre. Il faut alors tirer les conséquences, en droit, des traumatismes passés. A mesure que la guerre s’enlise partout sur la planète, c’est cette seconde bataille que les juristes sont en train, collectivement, de perdre. Cette défaite, dangereuse, mérite toutefois un nom : elle est un juricide, un anéantissement fondamental du droit comme limite imposée à la folie des hommes.

Depuis plusieurs années, les chercheurs ont enrichi le vocabulaire du droit international pour désigner les nouvelles formes de violences systémiques : « écocide », « domicide », « culturicide ». Dans son ouvrage Le Proche-Orient, miroir du monde, Ziad Majed rappelle ainsi combien ces déclinaisons témoignent d’un effort intellectuel conséquent pour saisir la pluralité des destructions contemporaines (1). La destruction organisée du droit international est pourtant de celles-là, de ces nouvelles agressions des principes fondateurs que l’on croyait intangibles.

Au sortir de la deuxième guerre mondiale, Victor Klemperer, auteur de LTI la langue du IIIe Reich écrivait : « les mots peuvent être comme de minuscules doses d'arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu'après quelque temps, l'effet toxique se fait sentir ». Ainsi, quand les juridictions internationales sont taxées de « partialité », quand le droit international lui-même devient l’ennemi de la « réalité », quand il n’est plus, au fond, qu’un vœu pieux des naïfs, ce sont nos conceptions du monde qui lentement vacillent.

Le terme « génocide » est devenu tabou, le « crime de guerre » n’en est plus un quand on le nomme « dommage collatéral », « l’assassinat ciblé » n’a rien de négatif s’il n’est au fond qu’une « opération » visant à « neutraliser » la menace terroriste.

L’examen retardé de la loi dite « Yadan », qui vise officiellement à lutter contre les « formes renouvelées d’antisémitisme », est en cela l’étendard d’un débat systémique sur la criminalisation de certaines qualifications juridiques issues du droit international humanitaire. Dans une tribune publiée le 9 septembre 2024, Caroline Yadan écrivait ainsi : « qualifier de génocide l'opération menée par Tsahal relève de la manipulation politique qui met en danger les juifs de France sous couvert de leur soutien réel ou supposé à Israël. Beaucoup d'autres mots sont employés à mauvais escient »(2). Dans un communiqué du 18 juillet 2025, le Comité Français pour Yad Vashem résumait en ces termes le véritable objet du texte : « Patrick Klugman, Président du Comité Français pour Yad Vashem, a prévu d'interpeller le Gouvernement afin que l'abus dans le détournement de l'accusation de génocide puisse entrer dans les cas possibles de contestation de crime contre l'humanité »(3).

Si l’on ne peut plus nommer l’anéantissement d’un peuple, d’un écosystème ou d’un habitat, si les concepts qui ont fait société au sortir de la dernière guerre mondiale doivent être prohibés, que reste-t-il vraiment du droit comme miroir du réel ?

Le juricide, c’est l’anéantissement délibéré de la norme internationale comme garde-fou des nations en guerre. Non pas par la disparition formelle des textes, mais par leur démonétisation progressive.

Lorsqu’en novembre 2024 la Cour pénale internationale délivre des mandats d’arrêt contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et l’ancien ministre de la Défense Yoav Gallant pour crimes de guerre commis à Gaza, c’est la légitimité de la juridiction qui est aussitôt dénoncée, ses juges étant « animés par une haine antisémite à l'égard d'Israël »(4). 

Dans le même temps, c’est la Russie qui qualifie régulièrement de « nazie » toute accusation formulée contre elle devant les juridictions internationales(5).

Le juricide, ce sont également les mesures concrètes qui visent directement les acteurs judiciaires. Quand par décret présidentiel du 6 février 2025 les États-Unis prennent des sanctions contre neuf juges de la Cour pénale internationale après les procédures lancées contre des responsables israéliens(6) ce n’est plus seulement le droit que l’on veut faire taire, mais celles et ceux chargés de le faire vivre.

Le juricide c’est enfin le tir de barrage réservé au multilatéralisme dans les instances internationales. Le Conseil de sécurité des Nations unies est ainsi paralysé depuis des années par l’usage de « vétos » systématiques, qui empêchent toute réponse collective aux crises de notre temps. Or lorsque le droit ne peut jamais être appliqué, c’est tout le sens de la norme qui perd fort logiquement son autorité symbolique. L’impunité devient alors non pas une défaillance ponctuelle, mais un système.

Tous ces mouvements transforment ainsi le droit en cible du pouvoir politique. Nommer juridiquement un crime devient un acte répréhensible, ce qui revient à désarmer les règles pour mieux s’en affranchir.

Prévenir le juricide n’est donc plus une option mais une nécessité concrète. Des résistances existent. L’exemple de l’Afrique du Sud, qui a saisi la Cour internationale de Justice sur la situation à Gaza, illustre ainsi le rôle croissant des États du Sud dans la défense du droit comme remède à la guerre.

Sauver ce qu’il reste de la règle de droit à l’international impose toutefois une réponse multilatérale, récemment appelée de ses vœux par Pedro Sanchez dans les colonnes du Monde Diplomatique (7). Ce qui suppose de renforcer les mécanismes de co-action, de limiter l’usage du veto dans les situations d’atrocités massives, et de remettre les juridictions internationales au centre des décisions guerrières.

Prévenir un juricide, c’est restaurer la primauté du droit sur la puissance du feu. Car d’où que l’on regarde, les règles que le monde s’est donné à lui-même pour vivre dans la paix sont nos derniers remparts contre la folie des nations.

(1)   Ziad Majed, « Le Proche-Orient, miroir du monde – Comprendre le basculement en cours »

(2)    Caroline Yadan, « Qualifier de génocide l’opération menée par l’armée israélienne relève de la manipulation politique », tribune publiée dans Le Point le 9 septembre 2024

(3)   Communiqué de presse du 18 juillet 2025 intitulé « À l'occasion de la Journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l'État français et d'hommage aux « Justes » de France, le Comité Français pour Yad Vashem demande au gouvernement d'agir sur le détournement de l'accusation de génocide

(4)   https://www.france24.com/fr/moyen-orient/20241121-guerre-israël-hamas-la-cpi-émet-des-mandats-d-arrêt-contre-netanyahu-gallant-et-deif

(5)   https://www.revueconflits.com/poutine-douguine-nazi-ukraine-antoine-de-premonville/

(6)   https://www.lemonde.fr/international/article/2025/12/19/les-etats-unis-sanctionnent-a-nouveau-deux-autres-juges-de-la-cour-penale-internationale_6658650_3210.html

(7)   https://www.monde-diplomatique.fr/2026/04/SANCHEZ/69447

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon