Hind Rajab, 5 ans, tuée par l’armée israélienne (épisode 2) : Hamas, une obsession française

Hind Rajab, 5 ans, tuée par l’armée israélienne (épisode 2) : Hamas, une obsession française

La suite de notre enquête inédite sur la façon dont les médias ont raconté la mort d’Hind Rajab, 5 ans, tuée à Gaza par des soldats israéliens : comment la presse hexagonale, obnubilée par le Hamas, s’aligne sur un cadrage de l’AFP et reproduit la propagande de guerre israélienne.


Contrairement à l’armée israélienne, le Hamas n’a aucun rôle direct dans la mort de Hind Rajab. Il est pourtant omniprésent dans son traitement médiatique en France. Avec une moyenne de près de trois mentions par article — presque deux fois plus qu’aux États-Unis, et trois fois plus qu’au Royaume Uni — la récurrence du mot « Hamas » est frappante et sans équivalent (voir graphique ci-dessous). 

Le record revient à Libération le 6 février, France 24 et RFI le 10, et BFM le 11 : « Hamas » est mentionné pas moins de cinq fois dans chaque article, qui ont en commun de coller au texte de la dépêche de l’AFP.

Document Blast x The media Gaza project
Treize des quinze rédactions françaises analysées utilisent la formule « Guerre Israël-Hamas » pour désigner la guerre à Gaza
Document Blast x The media Gaza project

Parmi les occurrences les plus fréquentes, la formule « guerre Israël-Hamas » est la plus partagée (voir graphique ci-dessus). Treize des quinze rédactions françaises en ont fait leur titre de rubrique sur l’actualité de la guerre à Gaza. Seulement deux exceptions : L'Humanité (« Bande de Gaza ») et RFI (« Guerre à Gaza »). Le Figaro se distingue en inversant l'ordre : « Guerre Hamas-Israël. » Comme l’avait également relevé Acrimed à l’époque, pour le reste de la presse française l'actualité à Gaza est une affaire entre Israël et le Hamas.

C’est une spécificité française : aucun autre pays ne recourt aussi systématiquement à ce cadrage. La BBC, The Guardian et le Washington Post, par exemple, lui préfèrent « Guerre Israël-Gaza ». The Independent et The Times affichent de leur côté : « Guerre au Moyen-Orient ».  Même au Spiegel, on écrit : « Guerre Israël-Gaza ».

Le choix des mots n’est pas neutre. Nommer le Hamas plutôt que Gaza, c’est mettre en avant un acteur militaire décrié plutôt qu’une population civile. C’est aussi inscrire la violence de l'armée israélienne sur Gaza dans le contexte d'une « riposte » aux attaques du 7 octobre 2023, un cadrage consacré par les nouvelles directives de l'AFP.

« Tout a commencé le 7 octobre » : comment l’AFP a façonné le récit sur Gaza

Au lendemain du 7 octobre 2023, un cadrage s'impose dans la presse occidentale : celui d'une guerre qui aurait commencé avec les attaques du Hamas. C'est la pierre angulaire du récit israélien d'une opération « de riposte », et les deux tiers des articles consacrés à Hind Rajab en France le reproduisent aussi fidèlement (figure 6). Au Royaume-Uni, c'est seulement un article sur cinq. Aucun en Italie.

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Dans les médias français, la mort de Hind est ainsi majoritairement replacée dans le contexte des attaques du 7 octobre 2023. Dès la première ligne, chez 20 Minutes : « L'offensive militaire lancée par Israël en riposte à l'attaque du Hamas le 7 octobre. » Ou en fin d’article dans Libération, BFM, RFI et France 24. En réalité, tous reproduisent un paragraphe de l’AFP, qui s’est imposé dans les dépêches de l’agence après le 7 octobre (voir encadré).

Le paragraphe de background de l’AFP

Au lendemain du 7 octobre, la direction de l’AFP met à jour ses règles rédactionnelles pour l’écriture des sujets sur Gaza. Elles se cristallisent dans un « paragraphe de background » qui s’impose dans les dépêches traitant du conflit. Voici son contenu en ce début de février 2024 :

« La guerre a éclaté le 7 octobre après une attaque sans précédent menée sur le sol israélien par des commandos du Hamas infiltrés depuis Gaza, qui a entraîné la mort de plus de 1160 personnes, en majorité des civils, selon un décompte de l'AFP réalisé à partir de données officielles israéliennes. En riposte, Israël a lancé une offensive militaire qui a fait plus de 28 000 morts dans la bande de Gaza, en grande majorité des civils, selon le ministère de la Santé du Hamas. »

Ce paragraphe apparemment neutre reproduit en réalité le récit israélien : celui d'une guerre de « riposte » déclenchée par les actions du Hamas. La plupart des articles sur Hind Rajab le véhiculent, en partie ou intégralement.

Le 24 octobre 2023, la direction de l’AFP envoie un email interne qui met à jour ses consignes pour l'écriture des dépêches sur Gaza. Changement notable : on ne parle plus de « conflit israélo-palestinien », mais désormais de « guerre entre Israël et le Hamas ».

Un employé de l’agence a accepté de nous en résumer le contenu au téléphone : « Il faut absolument rappeler le contexte : que la guerre a été déclenchée par une attaque sans précédent lancée par le Hamas sur le territoire d'Israël. Il faut aussi donner le nombre des civils tués – des deux côtés et si possible le nombre d’otages retenus par le Hamas. » Le sujet de l'email est sans équivoque : il s'agit d'une guerre « entre Israël et le Hamas ».

Des consignes qui divisent au sein de l’AFP

Ces consignes rédactionnelles n'ont en soi rien d'exceptionnel. L'agence en édicte de nombreuses dans un souci de cohérence éditoriale à travers ses nombreux bureaux et rédactions. Pour cet employé du desk, elles sont salutaires, celle-ci en particulier : « C’est une boussole, ça permet d’équilibrer la copie. Et puis, en l’occurrence, c’est quand même bien de rappeler qui a commencé la merde ! ».

Mais, en interne, ces dernières directives ne font pas l’unanimité. Un rédacteur du desk international de l’AFP s'en agace : « On nous a dit : Gaza, c'est tellement sensible qu'il faut absolument ajouter deux-trois lignes de background à la copie, en commençant par rappeler les attaques du 7 octobre, puis les représailles israéliennes, puis le nombre global des victimes, selon le ministère de la santé du Hamas... ». Pour lui, « c’est la première fois qu'on nous demande de mettre un truc mastoc comme ça ». Il y voit une concession à la fébrilité du moment : « Moi, ça fait 25 ans que je fais ce métier : je sais ce qu'est une info confirmée ou pas. Si je cite un fait, c'est que je le juge crédible, donc voilà, je n’ai pas besoin de me justifier. Mais voilà, il fallait soudainement tout justifier ». Le journaliste fait référence à une autre consigne de l’agence, plus ancienne celle-ci, qui proscrit de qualifier le Hamas, ou toute autre organisation de lutte armée, de « groupe terroriste ». Cette directive n’est pas nouvelle et elle est partagée par l’essentiel des agences de presse internationales et des grands médias comme la BBC. Mais après le 7 octobre 2023, elle fait l'objet d’une telle polémique qu’en novembre 2023 les dirigeants de l’AFP sont auditionnés devant la commission de la culture du Sénat pour justifier une politique rédactionnelle devenue suspecte.

Dans le contexte de polarisation extrême qui suit le 7 octobre 2023, l’AFP marche sur des œufs. Les milieux pro-israéliens et leurs relais politiques l'accusent de complaisance envers le Hamas. La voilà qui propage le narratif israélien selon lequel la violence à Gaza, qui tue pourtant depuis des décennies, ne trouve sa source que dans l’attaque du 7 octobre.

Il y avait une pression politique inédite. Les rédactions étaient fébriles. L’AFP n’y a pas échappé

Ce cadre de l’AFP fait valoir la rigueur journalistique : « On se doit d'être précis. C'est un paragraphe de contextualisation de cette guerre, pas d'une autre. On ne peut pas remonter à la création de l'État d'Israël dans un court paragraphe d'actualité sur la guerre qui a éclaté le 7 octobre. » Mais son collègue du desk international fait un autre diagnostic : « Il y avait une pression politique inédite. Les rédactions étaient fébriles. L’AFP n’y a pas échappé. »

« Ça m’avait fait bondir », confie Gwenaëlle Lenoir, journaliste à Mediapart et spécialiste du Proche et Moyen-Orient. « Pour moi, une chose était claire : contrairement à ce qu’on entendait partout, le 7 octobre n’était pas le début. Étant donnée ma connaissance longue du terrain, il m’est apparu évident qu’il fallait contrer ce récit parce qu’il n’avait rien à voir avec la réalité. »

Ce cadrage s'impose pourtant durablement dans la presse française. Dans le traitement de la tragédie Hind Rajab, seuls deux médias font exception : l’article du Monde qui s'affranchit de tout rappel historique, et L’Humanité, qui use de la formule d’une « guerre déclenchée par le gouvernement israélien après les attaques du Hamas le 7 octobre ». Partout ailleurs, on lit une insistance inégalée à placer le Hamas au centre du récit.

Les bilans du Hamas : une déshumanisation ?

Au lendemain du 7 octobre, un autre réflexe s’impose en France : celui d'attribuer le décompte des victimes gazaouies au Hamas. Sur 15 articles citant un bilan de victimes, 14 présentent ce bilan comme émanant du « ministère de la Santé contrôlé par le Hamas » ou « du ministère de la Santé du Hamas », selon la formule de l’AFP — là où l'agence Reuters mentionne, elle, « les autorités de santé de Gaza ».

Pour de nombreux journalistes experts du Moyen-Orient, la pratique est nouvelle. Alice Froussard, journaliste indépendante et correspondante pour Radio France et RFI à Jérusalem depuis 2019, en témoigne : « Quand je termine un sujet sur les bilans humains, j'ai l'habitude de dire : "selon le ministère de la Santé de Gaza", et cela n’avait jamais posé de problème avant le 7 octobre. Nous savions des guerres précédentes que ces chiffres étaient fiables. Mais là, on me reprenait à l’antenne en disant "le ministère de la santé de Gaza — affilié au Hamas" Soudain, il fallait préciser ».

 Les chiffres du Hamas, c'était un truc de reprise mimétique. Mais est-ce qu'on disait "chiffres du ministère de la Santé du Likoud"  ?

Les archives le confirment : par exemple, pendant la guerre de 2014, les décomptes des victimes gazaouies étaient presque exclusivement attribués aux « autorités palestiniennes » ou au « ministère de la Santé palestinien » — sans référence au Hamas, pourtant déjà au pouvoir à Gaza.

L’exigence est donc née après le 7 octobre 2023, et, véhiculée par l’AFP, elle s’est imposée vite, et partout. « C'était devenu standard », se souvient une journaliste d’une rédaction française. « Je crois qu'on ne se posait même pas la question. Les "bilans du Hamas", c'était un truc de reprise mimétique. Mais est-ce qu'on disait "chiffres du ministère de la Santé du Likoud" ? Non

Arcom

Le plus étonnant est que le gendarme de l'audiovisuel lui-même se soit fait le gardien de cette pratique. Dans une décision passée sous les radars, l’Arcom rappellera à l’ordre France Inter pour un bulletin du 8 janvier 2024 qui n’aurait « pas respecté les précautions oratoires requises » pour l’annonce du nombre des décès palestiniens à l’antenne. « L’origine des informations en cause n’a pas été indiquée (le ministère de la Santé du Hamas) et ces informations n’ont pas été communiquées au conditionnel. » Pour l’Arcom, « les conditions de vérification des bilans de décès dans la bande de Gaza exigent » ce sourçage. Traduction : les chiffres du ministère de la Santé palestinien, pourtant corroborés par l’ONU et les ONG sur place, ne sont pas suffisamment fiables, et les présenter comme des faits relève d’un manquement à la rigueur journalistique.

Ces Palestiniens, finalement, ce n'est pas grave ; ils sont comptés par le Hamas donc ils n'existent pas… 

Ici encore, Le Monde s’affranchit de cette pratique : la journaliste Clothilde Mraffko reprend les chiffres palestiniens à son compte et parle d’une guerre « qui a déjà fait plus de 28 000 morts, dont plus de 12 000 mineurs, sans compter les corps encore prisonniers des décombres. » À L'Humanité, pas de Hamas ni de rappel des victimes israéliennes non plus : le quotidien communiste cite l’UNICEF pour informer de « milliers d’enfant tués. » De son côté, Ouest-France, seul quotidien de presse régionale à couvrir la mort de Hind Rajab, est aussi le seul à préciser que les chiffres « des autorités de santé contrôlés par le Hamas sont jugés crédibles par l’ONU et les ONG sur place ». Cette formulation gagnera peu à peu les rédactions européennes, avant qu’il ne devienne de nouveau acceptable de sourcer les bilans sans référence au Hamas. L'AFP, qui n’a pas renoncé à son cadrage d’une guerre déclenchée le 7 octobre 2023, attribue aujourd’hui les bilans au « ministère de la Santé du territoire, dont les chiffres sont jugés fiables par l'ONU ».

Guillaume de Dieuleveult était à l’époque le correspondant du Figaro à Jérusalem. Il se souvient : « J’ai vite vu que les bilans étaient matière à polémique. » Ses sources sur place les valident pourtant : « Je me suis renseigné auprès d'organisations humanitaires qui m'ont dit que ces chiffres étaient crédibles au regard de leur expérience des guerres passées. Donc pour moi, ils étaient fiables. » Notons que l’agence américaine AP a comparé les décomptes des guerres précédentes (2008, 2024, 2021) et confirmé l’adéquation des chiffres fournis par le ministère de la Santé de Gaza avec les calculs ultérieurs des agences onusiennes – et cela dès novembre 2023.

Un journaliste pour une grande radio française s'indigne rétrospectivement : « Donner les chiffres des victimes palestinienne en ajoutant "Selon le Hamas", je ne comprends même pas comment on pouvait dire ça ! » Il dénonce un sous-texte insidieux dans cette pratique éditoriale : « Ça revient à dire que tout le monde à Gaza est du Hamas, y compris tous les médecins dans les hôpitaux. Les chiffres des victimes à Gaza viennent de fonctionnaires civils, pas des Brigades al-Qassam ! ».

Un journaliste de la presse quotidienne relève : « Le plus ridicule, c’est que même si ce n’était pas officiel, on savait que les Israéliens reprenaient ces chiffres dans leurs propres briefings. Les mettre en doute relevait donc de la mauvaise foi – ou de l’ignorance, je ne sais pas. » En effet, dès janvier 2024, les services de renseignement israéliens utilisaient les chiffres du ministère de la Santé de Gaza.

Emilie Baujard, cheffe adjointe du service international à RTL voit, dans cette soudaine insistance à nommer le « Hamas » comme la source des bilans de victimes, une « autre façon de déshumaniser les Palestiniens : ces Palestiniens, finalement, ce n’est pas grave ; ils sont comptés par le Hamas, donc ils n'existent pas ».

À suivre, l’épisode 3 de notre enquête : Palestiniens présumés suspects.

Cadrage temporel et méthodologie

Pour réaliser cette enquête, nous avons analysé 95 articles et 21 sujets audiovisuels dans cinq pays : France, Italie, Allemagne, Royaume-Uni et États-Unis. Ce corpus rassemble la totalité des articles, brèves et sujets audiovisuels dédiés à Hind Rajab entre le 31 janvier 2024 et le 18 février 2024.

La période correspond à la phase d'actualité du sujet : du premier post du Croissant-Rouge palestinien sur X, jusqu'aux derniers articles de cette séquence. Elle se divise en deux vagues médiatiques : du 31 janvier au 9 février (« Où est Hind ») ; puis à partir du 10 et de la découverte des corps. 

Les phases ultérieures, liées à l'actualité américaine — manifestations sur les campus, le « Hind’s Hall » du rappeur Macklemore —, ainsi que le rebond médiatique provoqué par le film de Kaouther Ben Hania ne sont pas traités ici.

L’autrice, enfin, s’est entretenue avec 19 journalistes, chefs de service et reporters ayant participé à la couverture de Gaza pour les grands médias en France, en Allemagne et en Italie. Certains ont souhaité rester anonymes.

L'enquête été réalisée dans le cadre du collectif d'investigation Media Gaza Project (MGP). Graphiques : Media Gaza Project (MGP) et Blast. Giulia Beccacece à contribué à cette enquête.

Retrouvez tous les épisodes de l’enquête ici.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon