
Samedi dernier, une femme a sauté du haut de la Tour Charlemagne, monument historique de la ville où je vis. La femme avait quarante-six ans. Sa tête s’est éclatée sur le béton de la rue des Halles. Au même moment, une autre femme prenait sa pause et fumait une cigarette devant son magasin. Elle a entendu le bruit. Je me demande quel bruit fait un corps qui s’écrase au sol après une chute de quarante-huit mètres. Quel bruit fait le suicide.
Quand l’accident (qui n’en est pas un, mais c’est ainsi qu’ils l’ont qualifié dans la presse locale) s’est produit, j’étais dans un café à moins de cinq minutes à pied, en train de boire un chocolat chaud. J’essayais d’écrire ce texte. Un texte sur Olivier, qui il y a une dizaine d’années a tenté de mettre fin à ses jours. Un texte sur le suicide.
« Olivier a cinquante-trois ans. » : c’est la seule phrase que j’ai gardée de mon texte. J’ai effacé tout le reste. Parce que la femme a sauté de la tour. Parce que j’étais dans un jour triste. Et qu’en me relisant, j’ai eu la sensation d’un marécage, de quelque chose qui colle à la peau, qui poisse. Parce que ça remue des choses en moi. Des choses qui m’ont envoyée faire quelques séjours en psychiatrie pendant mon adolescence. Depuis quelques années, je peux dire que je vais mieux, que j’ai progressé. Vers quoi, je ne sais pas. Je ne fais toujours pas partie de ces gens joyeux qui trouvent la vie merveilleuse. Mais je me suis éloignée du fond, des cicatrices et des boites de somnifères. Je crois que ma douleur m’a aidée à savoir qui j’étais. Ça parait simple, écrit comme ça. Olivier et moi, on sait que ça ne l’est pas.
Olivier est pilote d’hélicoptère pour le SAMU. Il a les yeux clairs, la voix douce. On se rencontre chez moi un après-midi froid et ensoleillé. Penny lui aboie dessus. Il n’a pas peur, s’agenouille, lui fait sentir sa main. Elle se calme vite, s’allonge sous la table. Quelque chose de sage émane de cet homme, comme s’il avait vécu plusieurs vies. Qu’un passé douloureux avait mis cette lumière sur son visage. La lumière des résilients. De ceux qui ont connu le pire et qui sont toujours là , à voir de la beauté là où la plupart ne voient rien.
En France, près de 9000 personnes se suicident chaque année. Olivier aurait pu en faire partie.
Je crois comprendre le suicide. Je ne le conçois pas comme un acte lâche. C’est autre chose. On ne veut pas mourir, on veut faire cesser la douleur. On veut le calme. On avale une boite de cachets, on s’endort dans son lit. On saute sur les rails du métro. On se jette d’un pont, d’une tour. Ça dépend des gens. Olivier, c’était chez lui, avec des médicaments, de l’alcool et une lame tranchante. Il y pensait depuis un moment. Depuis la naissance de son fils, qui a réveillé de vieux démons. Ça passe toujours par le corps. Le traumatisme, la douleur, les sensations, les images aussi. Tout est là . Une grande éponge qui absorbe tout. Et si on la laisse faire, garde tout. À un moment, ça ressurgit. Olivier a commencé à aller moins bien, à ne plus éprouver de désir pour sa femme, à se sentir mal, dégoûté. Et puis ça a empiré.
Enfant, Olivier a subi des attouchements. Il me raconte la piscine, l’odeur du chlore sur sa peau, les vestiaires. Ça se passait dans le premier bassin avec un homme. Presque tous les week-ends, pendant des années. Si Olivier voyait l’homme dans le bassin, il savait. Il ne se formulait pas les choses. Il retournait à la piscine. Et il était seul avec ça. Les mains sales de la piscine n’étaient pas seules à se tapir dans l’ombre. Olivier a été victime de maltraitance. Par sa mère et son martinet. Là encore, il était seul avec ça. Le suicide était une manière de se libérer des affres de son enfance.
Je passe devant la tour Charlemagne. Quelqu’un a déposé des fleurs sur le béton.
J’ai demandé à Olivier à quoi il pensait au moment où il prenait les cachets. À rien. Pas à ses enfants, pas à sa compagne. Pas à ce qu’il allait quitter. Pas à ce qui l’attendait. Ça devait se terminer, c’était tout ce qui importait. Le reste n’existait plus. C’est comme dans un rêve ; au fur et à mesure, tout s’efface autour de soi. Tout disparaît. Il ne reste que la douleur. Et le plan à suivre pour la faire taire.
Olivier avait choisi un jour où ses enfants ne seraient pas là . Il était seul chez lui. Il n’a pas eu peur. La lame a fait mal, mais ça ne l’a pas empêché de continuer. C’est une amie de sa compagne qui l’a sauvé. Elle venait chercher quelque chose dans l’appartement. Elle a trouvé Olivier. À partir de là , il n’a plus vraiment été seul. Ou alors si, mais ce n’était plus la même solitude. L’hôpital. La bienveillance. Les autres patients. Se rendre compte que des gens souffrent comme lui. Qu’il y a des solutions. Des traitements. Des mots. Des mains tendues. Qu’il y a de l’espoir. Olivier dit qu’il a eu deux vies. Le suicide a été le déclencheur. Le nouveau départ. Ça prend du temps. Se pardonner, s’ouvrir, faire confiance. Olivier parle de renaissance. Il s’est confronté aux mains sales dans son ventre, il a décidé de les faire sortir. De pardonner à sa mère. De faire la paix avec son corps. De prendre le risque de vivre.
Face à moi, j’ai un homme doux, apaisé. Il ira courir après notre entretien. J’irai à la boxe. Pour évacuer. Puis pour sourire aussi. Pour se dire que c’est bien d’être là . Olivier finit son thé, me remercie. Je le regarde se lever, remettre son manteau. Penny dort sous la table. Olivier me dit à bientôt. Je ferme la porte. Je m’assois sur mon tapis. Je repense au chemin parcouru, de mon adolescence à ce tapis. Demain, j’irai mettre une fleur aux pieds de la Tour Charlemagne. Penny s’empresse de venir me lécher le visage. On reste ainsi sans bouger. Je ressens tout son amour. J’écoute sa respiration. Je lui mordille les oreilles et je lui dis merci.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Diane Lataste