🎧 Seul comme toi #14 Mireille, une femme de rien

🎧 Seul comme toi #14 Mireille, une femme de rien



Je ne savais pas comment raconter l’histoire de Mireille. Une histoire d’emprise, de violence conjugale. J’ai repensé aux téléfilms de l’après-midi. Quand j’étais plus jeune, que je vivais encore chez mes parents, il m’arrivait de goûter devant la télé en rentrant du collège ou du lycée. C’était l’heure des série B. Toujours le même synopsis. Une femme rencontre le prince charmant. Au début, le coup de foudre, la fusion. Ils font l’amour dans du satin et mangent des fruits frais au petit déjeuner. Mais très vite, le charmant devient méchant. Ça commence par petites touches. Crises de jalousie, insultes. Ça évolue. La traque. La femme croit devenir folle. Le spectateur est inquiet pour elle. Pas de quoi m’empêcher de finir mon bol de céréales, mais quand même. La femme tente de fuir. S’ensuit la tentative de meurtre qui échoue. Le happy end. Le générique. Le bol vide dans le lave-vaisselle. La vie de Mireille pourrait faire l’objet d’un de ces téléfilms. Même si dans son histoire, il n’y a pas de satin. La tentative de meurtre y est moins frontale, plus insidieuse. Je l’ai écoutée, assise à la table de mon salon, me raconter. Un scénario où la violence psychique côtoie la folie. J’ai pensé à ces films d’horreur où l’héroïne descend à la cave et qu’on a envie de lui crier « Sauve-toi !». C’est ce que j’aurais crié pendant le film de Mireille. Ici, le film dure trente ans. Ici, je suis face à une femme, pas à un écran.

Mireille a été la victime d’un homme, de sa cruauté. L’homme est son mari, le père de ses quatre enfants. Il a réussi à persuader Mireille qu’elle n’était rien. Pire que rien. Qu’elle était un poids pour lui, ses enfants, la société. Il l’a convaincue qu’elle était un monstre. Il le lui a répété jour après jour, année après année. Elle a fini par le croire. Il rentrait le soir à la maison et il lui demandait ce qu’elle faisait encore là. Tous les jours, Mireille entendait l’homme qu’elle aimait soupirer parce qu’elle se trouvait dans leur maison. Parce qu’elle respirait le même air que lui, qu’elle était dans son champ de vision. Alors, petit à petit, Mireille a cessé d’exister.

Je regarde Mireille boire une gorgée de thé. Je vois la destruction. Destruction d’un corps, d’un être. Une femme démantelée. Pierre par pierre. Trente années de pillage. Destruction lente et sournoise. Je vois une femme ravagée par les larmes et la peur. Je cherche la lumière. À cet instant, je ne la trouve pas.

À ceux qui se demandent pourquoi elle n’est pas partie, imaginez une bête qui s’insère dans votre tête et vous dévore de l’intérieur. Une vie à entendre les mêmes mots. Tu es un monstre. Il faut une faille pour pouvoir rentrer et tout détruire. La faille, c’étaient les abus sexuels dans la jeunesse de Mireille. C’est lors d’une séance avec sa psy que tout lui est revenu. Quand elle en a parlé à son mari, il était soulagé. Pour lui, tout s’expliquait. C’est pour ça que tu es monstrueuse. Mireille me raconte qu’il n’était pas comme ça au moment de leur rencontre. Il était gentil avec elle, au début, gentil par rapport aux autres qui étaient odieux avec elle. Gentil, il ne l’a plus été après. Plus jamais. Il a commencé par ne plus avoir envie de la toucher après la naissance de leur premier enfant. Ça a empiré après les autres grossesses. Il lui répétait que son corps de femme était laid, difforme. Son vagin n’était plus aux normes. C’est pourquoi il avait des relations avec d’autres femmes. Il encourageait Mireille à aller voir d’autres hommes, tout en lui expliquant qu’elle était repoussante et que personne ne voudrait d’elle. Il la laissait à la maison, partait en week-end avec ses maitresses, à des fêtes chez des amis. Elle n’était jamais la bienvenue. Mireille était seule, tout le temps seule. Elle avait coupé avec sa famille, sa mère et ses frères. Quand ses enfants sont devenus grands, qu’ils ont quitté le nid, c’est devenu insupportable.

Au cinéma, il faudrait alléger. Raccourcir l’histoire. Parce que là, c’est trop. Un trop plein de douleur. Une longue descente aux enfers. Un enfer sans flammes, silencieux. Un enfer quotidien. Interminable. L’enfer de journées à attendre d’être aimée, considérée. Mireille faisait tout pour qu’il la voie. Elle était une mère exemplaire. Elle ne demandait jamais d’aide, jamais rien. Elle se laissait enfermer, maltraiter. Si c’était le prix à payer pour qu’il l’aime. Sur elle, il testait l’horreur. Quand est-ce qu’elle va craquer ? Quand est-ce qu’elle va disparaître ?

Pendant la Covid, le mari devient complotiste, survivaliste. Convaincu que la fin du monde est proche, il impose à sa famille qu’ils s’isolent à la campagne pour vivre en autosuffisance. Mireille le suit dans son délire. Ils déménagent dans une grande maison, loin de la ville. Mireille n’a pas le permis de conduire, aucun ami. Elle s’occupe du jardin, du potager. Mais ce n’est jamais assez. Mireille fait des kilos de ratatouille, des bocaux de légumes. Il se moque d’elle, la traite de bonne à rien. J’ai la vision de la tête de Mireille emprisonnée dans un bocal rempli de vinaigre et de baies. Le visage crie mais personne ne peut l’entendre.

Tous les dimanches, le mari et la femme ont un rituel. Ils préparent un thermos de thé et partent sur les bords de Loire. Ils prennent place sur l’herbe et passent leur après-midi à réfléchir à des stratagèmes pour que Mireille disparaisse, qu’elle cesse d’être un poids pour le pauvre homme. J’ai fait répéter plusieurs fois à Mireille cette anecdote afin d’être sûre de bien comprendre. Donc, tous les week-end, Mireille écoute l’homme qu’elle aime lui expliquer pendant des heures qu’elle est un fardeau pour lui et ses enfants, que cela doit s’arrêter. Torture psychique. La tête de Mireille dans le bocal continue de hurler, plus fort. Son mari la contemple. Il enferme le bocal dans un placard. Tous les jours, il le ressort et lui répète les mêmes mots, les mêmes horreurs. En boucle. Mireille s’enfonce dans la folie.

Un jour, le mari lui annonce avoir rencontré une femme. Il en est très amoureux. Il explique à Mireille qu’elle doit accepter sa nouvelle femme dans la maison. Il part travailler, la laisse seule avec ça. Mireille craque, elle regarde par la fenêtre, voit son corps se jeter et s’écraser dans le jardin au milieu des fleurs et du potager. Elle cherche des cachets dans les tiroirs. Elle veut disparaître. Elle veut bien faire. Disparaitre. Oui, c’est ça. Là, peut-être qu’il la considèrera. Là, peut-être qu’il l’aimera. Le bocal se fissure sous la pression de la douleur. Mireille appelle au secours. Son cri est entendu.

Mireille est directement envoyée en unité psychiatrique. Dans une bulle, réglée par les médicaments et les repas. Elle suit le protocole, attend de rentrer chez elle, de retrouver son mari, sa maitresse, de former un couple nouveau. Jusqu’au déclic. La phrase d’une psychologue. Quelque chose cloche. Le bocal explose. Violences conjugales. Emprise. Maltraitance psychique. Tentative de suicide. Tous ces mots arrivent aux oreilles de Mireille. Elle reste plus longtemps que prévu à l’hôpital. Elle s’y sent en sécurité, elle n’a nulle part d’autre où aller.

Retour au monde réel. Mireille quitte sa bulle, s’installe dans l’appartement de ses filles, qui prennent soin de leur mère. Les rôles s’inversent, Mireille l’accepte. Elle a mal partout. Mais la lumière commence à percer. Elle réalise qu’elle n’est pas seule. Elle reprend contact avec sa mère et ses frères, après trois décennies de silence. Elle trouve, grâce à tout cet amour, la force de demander le divorce. Aujourd’hui, Mireille attend de pouvoir trouver un logement. Elle m’assure qu’elle ne reviendra pas sur sa décision. Par amour pour ses enfants, elle s’efforce d’avancer. La petite voix de son mari continue de murmurer à ses oreilles. Mais elle s’atténue au fil des jours. Mireille craint la solitude plus que tout. Se retrouver sans ses enfants, dans un appartement où elle sera libre de son temps, de ses choix, de ses mouvements. C’est vertigineux. Trente années de maltraitance : la plaie est profonde. Elle peine à cicatriser.

Je me projette pour elle. Je l’imagine dans le Sud, dans la maison de son enfance, entourée de sa mère et de ses frères. Loin de l’ombre de son mari. Au soleil. Libérée du bocal et de ses chaines. Le film se termine bien. Même si la route sera encore longue. J’ai confiance en Mireille. L’amour de ses proches l’aidera à trouver son chemin. C’est digne d’une réplique de série B, pourtant c’est vrai. L’amour fait des miracles. Il panse les blessures, fissure des bocaux, apaise nos solitudes, redonne des couleurs, de la joie, de la confiance. Comme le dit Hugh Grant dans Love Actually : « L’amour est la solution. »

The end.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Diane Lataste