
Fred est très grand. C’est la première chose qu’on remarque chez lui. Ensuite, ce sont ses yeux. Son air doux et triste. Fred a quarante-six ans. Il est un dessinateur connu dans le milieu artistique de ma ville. Connu pour son talent, son humour, pour faire beaucoup la fête. La première fois qu’on a discuté, c’était accoudés à un bar. Il avait quelques verres d’avance sur moi. Je ne me souviens plus de notre conversation mais de mon ressenti. On partageait plus qu’un simple verre, c’est comme si on faisait partie de la même équipe, que sans se le dire, on se reconnaissait. L’équipe des gens qui ne vont pas bien, qui font comme si le temps d’un verre tout allait. Fred buvait beaucoup, souvent. Il était connu pour ça aussi. Mais ça, c’était avant. Aujourd’hui, Fred est sobre. Depuis quatre cent cinquante jours.
Il y a deux solitudes chez Fred. La première est celle de celui qui a bu pendant trente ans. Fed me raconte. Les images défilent. Il se perd dans la nuit. Il oublie qui il est. Il boit. Il arrive ivre à la sortie des classes de ses enfants. Ne rentre pas à la maison plusieurs soirs d’affilée. Il boit. Se casse le poignet droit, « pratique pour un dessinateur », il rit. Il se vide les tripes. Il boit encore. Pour ne plus penser. Fuir ses responsabilités. Il monte sur le bar. Il parle fort. Il boit encore et encore. Il se sent tout puissant. Le lendemain matin, il se sentira tout le contraire. Misérable. Il aura la bouche pâteuse, mal au crâne, et la mort qui attendra au coin du lit. Alors demain soir, il remettra ça. Un verre puis un autre et encore un. Jusqu’au trou noir. La drogue aussi, parce que c’est plus fort avec. Sur le moment, c’est drôle. Ne vivre que dans l’instant. Il pense que la vie ne peut être autrement. Que l’alcool, c’est joyeux, c’est les copains. Sans ça, il est tout seul. Sans ça, tout est fade, la vie est minable. Sans ça, il a envie de mourir.
Fred commence à boire à l’adolescence. Comme tous les jeunes de son âge. Rien de grave. Il rêve de la vie d’artiste. Tout sauf une existence tranquille dans un petit pavillon, entre deux autres pavillons, tous identiques. À dix-neuf ans, Fred perd sa mère d’une maladie. Il ne s’en remet jamais vraiment. Puis c’est au tour de son père, alcoolique. Une jeunesse endeuillée. Alors, les copains, les soirées, l’alcool et la drogue. Pour insuffler un peu de légèreté. Un verre de vin et la mort paraît plus douce, plus lointaine. Un deuxième, et on arrive à la faire sourire. Au bout du dixième, on l’oublie.
Fred grandit avec Bukowsky, John Fante, Piccoli et tant d’autres. Là où il fait bon être alcoolique. Il pense que c’est ça la vie, la vraie. Fuir le Loir-et-Cher. Cette région où tout lui semble fade, petit. Où tout pue l’ennui, la misère. Il court vers la grande ville. Il devient dessinateur, celui qu’il pensait vouloir être. Un artiste alcoolique et malheureux. Dans les films, les romans, ça paraissait mieux.
Je me souviens de ce que j’ai ressenti la première fois que j’ai lu Ask to the dust. Assise sur mon lit d’hôpital, je n’étais plus seule. J’avais seize ans et j’allais mal, comme la plupart des jeunes à cet âge. Arturo Bandini, le double fictif de John Fante, était une lueur d’espoir. Ou plutôt de désespoir. Son errance, sa douleur étaient sublimes. C’était rassurant. J’avais donc un avenir. Il allait être sublime lui aussi. J’ai voulu tatouer Ask to the dust sur ma peau. Avant d’expérimenter l’errance pour de vrai et de me rendre compte qu’elle n’avait rien d’enviable.
La plupart des gens qui deviennent sobres le font pour eux-mêmes. Fred l’a fait par amour, pour sa famille. Parce que sa femme le quittait, qu’il était en train de la perdre pour de bon. Le 2 janvier 2023, après avoir terminé une excellente bouteille de vin rouge, il se promet que c’est fini. C’est à cette période que la solitude a été la pire. Il s’enferme dans le noir. Le froid. La dépression. La peur de perdre quelque chose. Le feu. Le grain de folie. Les copains. Et tout ce qu’il a construit. En réalité, c’est tout le contraire. L’alcool ne construit rien. Il masque. Il enfonce. Il éloigne. Fred parle de déconstruction. Comme lui, j’ai horreur de ce terme. Mais il y a de ça. Le jour où il a arrêté de boire, Fred a commencé à se déconstruire. Il a découvert qui il était sans substances. Le vrai Fred. Celui qu’il a fui pendant trente ans. Il entrevoit alors une nouvelle solitude. Celle de l’abstinent. Elle n’a pas l’odeur de la mort. Elle n’a pas d’odeur. Fred l’apprivoise. Ça prend du temps. Apprendre à être seul. À ne plus avoir peur. Il craignait de devenir un mec chiant, insipide. De perdre ses amis. Il est heureux de constater que les gens qui l’entourent sont bienveillants et n’ont pas cessé de le voir et de l’aimer. Car, au fond, il est toujours question d’amour. L’alcool, c’était sa manière d’être aimé. Du moins, c’est ce qu’il croyait. On s’enferme souvent dans des rôles. Fred, c’était celui du bon vivant, toujours partant pour une soirée, toujours prêt à déconner. Un artiste pas très sérieux parce que rien ne mérite d’être pris au sérieux. Mais tout ça n’était qu’une posture. Dans la vraie vie, John Fante n’est pas Arturo Bandini mais un ivrogne, amputé des deux jambes qui meurt de son diabète dans l’indifférence la plus totale. Un homme ce n’est pas une œuvre. À la fin du livre, la vie continue.
Depuis tout jeune, Fred n’avait qu’une crainte : finir comme son père. Comme lui, il était alcoolique. Comme lui, il a arrêté de boire. Mais lui ne mourra pas tout seul dans sa maison du Loir-et-Cher. Il y a beaucoup d’amour autour de Fred. Je crois que c’est ce qui lui permet de tenir, de ne pas tout foutre en l’air.
Je coupe l’enregistreur. Je regarde ce géant aux yeux tristes. La chaise sur laquelle il est assis paraît minuscule. Si on lui avait dit il y a quelques années qu’un jour il vivrait en banlieue de Tours, dans une maison avec jardin, femme, enfants et chien, qu’il ne boirait plus, ne se droguerait plus, il aurait dit : jamais de la vie. Il aurait sûrement éclaté de rire et serait allé boire un coup. Il avait la phobie des petites vies tranquilles. Mais les petites vies tranquilles ne le sont jamais vraiment. Je l’observe. Toujours ce même regard triste. Certaines choses ne changent pas. Ça rassure, d’une certaine manière. Lui et moi, on fera toujours partie de la même équipe. Sobre ou pas. Maison, jardin, enfants ou pas. Si Fred craignait de se sentir à l’étroit dans sa nouvelle existence, moi je le trouve plus grand qu’avant. Parce qu’il se bat tous les jours, qu’il ne se ment plus, qu’il tient bon. Même si le diable n’est jamais loin. Qu’il lui fait de l’œil. Fred regarde droit devant. Je l’imagine grandir encore et encore. Repousser les murs des maisons. Toucher le ciel. Pour atteindre ce truc de géant : la sagesse.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Diane Lataste