
Je ne crois pas en Dieu. Je ne suis pas baptisée. Je n’ai reçu aucune éducation religieuse. J’ai appris qui était Judas après ma majorité. Je n’ai aucun lien avec la religion, le Seigneur, Dieu, Jésus. La Bible est pour moi un livre avec des histoires qui créent pas mal de problèmes. Des guerres. Des amours impossibles. Des morts. J’ai fait le signe de croix pour la première fois il y a six ans, à l’enterrement de ma grand-mère. Je me suis trompée de sens. Le prêtre, qui n’avait jamais rencontré ma grand-mère, lisait un passage de l’Ancien Testament où il était question d’une ceinture pourrie. J’étais assise derrière un vieil homme avec une grosseur de la taille d’une petite pomme à la gorge. Quand venait le moment de chanter, je regardais la petite pomme vibrer. C’était terrible.
Hier, j’ai rencontré le Père Jean-Emmanuel, prêtre du diocèse de Tours. J’échange pour la première fois de ma vie avec un curé. La solitude de celui qui consacre sa vie à Jésus me questionnait. Avant de me rendre au prieuré de Notre-Dame La Riche, notre lieu de rendez-vous, je cherche sur Google la différence entre un curé et un pasteur. Père Jean-Emmanuel m’accueille avec un grand sourire. Il me fait visiter les lieux. Le jardin. La salle qui va être rénovée et devenir un lieu de vie pour les jeunes du coin. Père Jean-Emmanuel habite au premier étage. Dans la cuisine, une retraitée bénévole fait du repassage. Elle aussi me sourit. Père Jean-Emmanuel me présente. Il parle de mes livres, du podcast. La femme trouve ce qu’il lui raconte absolument formidable. Elle est anormalement enjouée, me demande quels sont mes sujets d’écriture. Mon premier roman est un huis-clos en psychiatrie. Le troisième, une histoire d’amour toxique qui finit dans le sang. Zone Grise a pour sujet mon viol. Le prochain raconte une femme qui se déshumanise, tue des hommes et sauve des animaux. Je réponds que dans tous mes livres il est question d’amour. Elle me félicite et m’assure qu’elle me lira. Je vais installer mon matériel dans le salon. Père Jean-Emmanuel s’assoit à côté de moi. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai besoin de lui dire qu’il est le premier curé à qui je parle. Je rajoute ne pas être baptisée et ne rien connaître à la religion. Je lui épargne l’enterrement de ma grand-mère. Il continue de sourire.
Père Jean-Emmanuel a quarante-huit ans. Il semble plus jeune. C’est peut-être ses yeux rieurs ou sa façon de s’émerveiller de tout. Il s’est très tôt épris de Jésus. Il en parle comme s’il était un être de chair et de sang. Ça me perturbe un peu au début. Puis je m’habitue. À vingt ans, le jeune Jean-Emmanuel décide de consacrer sa vie à Dieu et à répandre Sa parole. À l’époque, il est épris d’une jeune femme avec qui il entretient une relation épistolaire. Ils ne se sont jamais embrassés, pourtant il envisage de l’épouser, de fonder une famille avec elle. Il est face à un choix difficile, tiraillé entre deux amours. Entre deux vies possibles. Il choisit Jésus dans une forme de radicalité. Celle du célibat. Il écrit à la jeune femme une lettre de rupture. Quelques mois plus tard, elle rencontre un autre jeune homme. L’année suivante, Père Jean-Emmanuel est invité à leur mariage. Je sens l’émotion dans sa voix. Souvent, il imagine la vie qu’il aurait pu avoir. Si la lettre de rupture s’était perdue. Si un matin, au lieu de se rendre à l’école de Dieu, il avait pris le train pour la rejoindre. S’il l’avait embrassée. Si ce baiser avait tout changé. Si ce baiser avait écrit une autre histoire. Celle d’un homme qui renonce à devenir prêtre par amour pour une femme. Père Jean-Emmanuel ne regrette pas son choix. Mais certains soirs, quand il pousse la porte de son appartement, qu’il trouve le silence, un frigo vide et un lit froid, qu’il est trop épuisé pour se préparer à dîner, qu’il va se coucher sans bruit, sans « Bonne nuit », il se sent seul au monde. Ces soirs-là , il pense à l’homme qu’il aurait pu être. Le mari, le père de famille. Il pousse la porte et c’est une autre porte, une autre histoire. Il s’endort bercé par la voix de celle qu’il aurait aimée, la main posée sur son visage.
Je ne vois plus le curé, mais un homme dans toute sa fragilité. Je suis émue. J’ai une multitude de questions que je n’ose pas lui poser. J’aimerais savoir si depuis son entrée dans l’Église, Père Jean-Emmanuel est retombé amoureux. S’il a le droit d’embrasser une femme. S’il l’a déjà fait. S’il est encore vierge. Je me contente de lui demander s’il est heureux. Il m’assure que oui. Il ne se sent pas seul. Il a le Seigneur. Je fais la moue. Il insiste. Même quand il est au plus mal, Jésus est là . Il n’en doute pas. Il finit toujours par lui répondre, par le guider. Et puis, il y a l’amitié. Toutes les rencontres qu’il fait. Toutes les personnes qu’il aide. Tous les voyages. Il y a sa sœur. Ses neveux et ses nièces. Il a renoncé à l’amour d’une femme mais pas à l’amour. Je fais encore un peu la moue, mais je n’insiste pas.
Il n’y a pas que le choix du célibat qui m’interpelle. Le monde part en vrille. Les guerres se multiplient. J’entends les génocides. J’entends la cruauté des hommes. La planète souffre. Les animaux sont massacrés. J’entends tout ça. Et je me demande comment croire en un Dieu qui le tolère. Père Jean-Emmanuel pense qu’il faut garder espoir même au cœur de l’horreur. Il aborde les abus sexuels au sein de l’Église. Il marque un temps. Un temps d’effroi. De colère. À cet endroit, il souffre. Il se sent seul. Cette solitude, il ne l’a pas choisie. Il ne s’attarde pas sur le sujet. Trop douloureux. Trop sensible. Il revient à Jésus, se remet à sourire. C’est fou de croire aussi fort.
Fin de l’entretien. Je ne crois toujours pas en Dieu. Je n’ai pas changé d’avis sur la Bible, sur les dégâts que la religion peut occasionner. Les souvenirs de l’enterrement de ma grand-mère demeurent inchangés. C’était navrant. Désolée, Mamie. Non, Père Jean-Emmanuel ne m’a pas convaincue de l’existence de Jésus. Ni d’avoir des enfants. Je préfère toujours les animaux aux humains. Mais grâce à lui, j’ai ressenti combien croire en Dieu pouvait aussi faire du bien. Ça peut sauver des vies du désespoir. Ça peut rassembler des êtres, combattre la solitude. Il m’a prouvé que les curés sont des hommes comme les autres. Avec des regrets, des doutes, des rêves, des déceptions, des colères. Et de l’amour, beaucoup d’amour. Je l’ai entendu dans mon casque. Je l’ai constaté dans son regard bienveillant. Son rire gêné. Son désir d’aider son prochain. Au moment de se quitter, il m’a dit « Que Dieu te bénisse ». J’ai pensé que si tous les curés ressemblaient au Père Jean-Emmanuel, peut-être que je serais croyante moi aussi. Peut-être que je prendrais plaisir à aller à l’église, que je saurais faire signe de croix. Et que tout ça aurait eu un sens. Ce qui est certain, c’est que le monde serait meilleur s’il existait plus d’hommes comme lui.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Diane Lataste