🎧 Seul comme toi #10 Père Jean-Emmanuel, confessions d’un cœur pur

🎧 Seul comme toi #10 Père Jean-Emmanuel, confessions d’un cœur pur


  Je ne crois pas en Dieu. Je ne suis pas baptisĂ©e. Je n’ai reçu aucune Ă©ducation religieuse. J’ai appris qui Ă©tait Judas après ma majoritĂ©. Je n’ai aucun lien avec la religion, le Seigneur, Dieu, JĂ©sus. La Bible est pour moi un livre avec des histoires qui crĂ©ent pas mal de problèmes. Des guerres. Des amours impossibles. Des morts. J’ai fait le signe de croix pour la première fois il y a six ans, Ă  l’enterrement de ma grand-mère. Je me suis trompĂ©e de sens. Le prĂŞtre, qui n’avait jamais rencontrĂ© ma grand-mère, lisait un passage de l’Ancien Testament oĂą il Ă©tait question d’une ceinture pourrie. J’étais assise derrière un vieil homme avec une grosseur de la taille d’une petite pomme Ă  la gorge. Quand venait le moment de chanter, je regardais la petite pomme vibrer. C’était terrible.

    Hier, j’ai rencontrĂ© le Père Jean-Emmanuel, prĂŞtre du diocèse de Tours. J’échange pour la première fois de ma vie avec un curĂ©. La solitude de celui qui consacre sa vie Ă  JĂ©sus me questionnait. Avant de me rendre au prieurĂ© de Notre-Dame La Riche, notre lieu de rendez-vous, je cherche sur Google la diffĂ©rence entre un curĂ© et un pasteur. Père Jean-Emmanuel m’accueille avec un grand sourire. Il me fait visiter les lieux. Le jardin. La salle qui va ĂŞtre rĂ©novĂ©e et devenir un lieu de vie pour les jeunes du coin. Père Jean-Emmanuel habite au premier Ă©tage. Dans la cuisine, une retraitĂ©e bĂ©nĂ©vole fait du repassage. Elle aussi me sourit. Père Jean-Emmanuel me prĂ©sente. Il parle de mes livres, du podcast. La femme trouve ce qu’il lui raconte absolument formidable. Elle est anormalement enjouĂ©e, me demande quels sont mes sujets d’écriture. Mon premier roman est un huis-clos en psychiatrie. Le troisième, une histoire d’amour toxique qui finit dans le sang. Zone Grise a pour sujet mon viol. Le prochain raconte une femme qui se dĂ©shumanise, tue des hommes et sauve des animaux. Je rĂ©ponds que dans tous mes livres il est question d’amour. Elle me fĂ©licite et m’assure qu’elle me lira. Je vais installer mon matĂ©riel dans le salon. Père Jean-Emmanuel s’assoit Ă  cĂ´tĂ© de moi. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai besoin de lui dire qu’il est le premier curĂ© Ă  qui je parle. Je rajoute ne pas ĂŞtre baptisĂ©e et ne rien connaĂ®tre Ă  la religion. Je lui Ă©pargne l’enterrement de ma grand-mère. Il continue de sourire.

    Père Jean-Emmanuel a quarante-huit ans. Il semble plus jeune. C’est peut-ĂŞtre ses yeux rieurs ou sa façon de s’émerveiller de tout. Il s’est très tĂ´t Ă©pris de JĂ©sus. Il en parle comme s’il Ă©tait un ĂŞtre de chair et de sang. Ça me perturbe un peu au dĂ©but. Puis je m’habitue. Ă€ vingt ans, le jeune Jean-Emmanuel dĂ©cide de consacrer sa vie Ă  Dieu et Ă  rĂ©pandre Sa parole. Ă€ l’époque, il est Ă©pris d’une jeune femme avec qui il entretient une relation Ă©pistolaire. Ils ne se sont jamais embrassĂ©s, pourtant il envisage de l’épouser, de fonder une famille avec elle. Il est face Ă  un choix difficile, tiraillĂ© entre deux amours. Entre deux vies possibles. Il choisit JĂ©sus dans une forme de radicalitĂ©. Celle du cĂ©libat. Il Ă©crit Ă  la jeune femme une lettre de rupture. Quelques mois plus tard, elle rencontre un autre jeune homme. L’annĂ©e suivante, Père Jean-Emmanuel est invitĂ© Ă  leur mariage. Je sens l’émotion dans sa voix. Souvent, il imagine la vie qu’il aurait pu avoir. Si la lettre de rupture s’était perdue. Si un matin, au lieu de se rendre Ă  l’école de Dieu, il avait pris le train pour la rejoindre. S’il l’avait embrassĂ©e. Si ce baiser avait tout changĂ©. Si ce baiser avait Ă©crit une autre histoire. Celle d’un homme qui renonce Ă  devenir prĂŞtre par amour pour une femme. Père Jean-Emmanuel ne regrette pas son choix. Mais certains soirs, quand il pousse la porte de son appartement, qu’il trouve le silence, un frigo vide et un lit froid, qu’il est trop Ă©puisĂ© pour se prĂ©parer Ă  dĂ®ner, qu’il va se coucher sans bruit, sans « Bonne nuit », il se sent seul au monde. Ces soirs-lĂ , il pense Ă  l’homme qu’il aurait pu ĂŞtre. Le mari, le père de famille. Il pousse la porte et c’est une autre porte, une autre histoire. Il s’endort bercĂ© par la voix de celle qu’il aurait aimĂ©e, la main posĂ©e sur son visage.

Je ne vois plus le curé, mais un homme dans toute sa fragilité. Je suis émue. J’ai une multitude de questions que je n’ose pas lui poser. J’aimerais savoir si depuis son entrée dans l’Église, Père Jean-Emmanuel est retombé amoureux. S’il a le droit d’embrasser une femme. S’il l’a déjà fait. S’il est encore vierge. Je me contente de lui demander s’il est heureux. Il m’assure que oui. Il ne se sent pas seul. Il a le Seigneur. Je fais la moue. Il insiste. Même quand il est au plus mal, Jésus est là. Il n’en doute pas. Il finit toujours par lui répondre, par le guider. Et puis, il y a l’amitié. Toutes les rencontres qu’il fait. Toutes les personnes qu’il aide. Tous les voyages. Il y a sa sœur. Ses neveux et ses nièces. Il a renoncé à l’amour d’une femme mais pas à l’amour. Je fais encore un peu la moue, mais je n’insiste pas.

Il n’y a pas que le choix du célibat qui m’interpelle. Le monde part en vrille. Les guerres se multiplient. J’entends les génocides. J’entends la cruauté des hommes. La planète souffre. Les animaux sont massacrés. J’entends tout ça. Et je me demande comment croire en un Dieu qui le tolère. Père Jean-Emmanuel pense qu’il faut garder espoir même au cœur de l’horreur. Il aborde les abus sexuels au sein de l’Église. Il marque un temps. Un temps d’effroi. De colère. À cet endroit, il souffre. Il se sent seul. Cette solitude, il ne l’a pas choisie. Il ne s’attarde pas sur le sujet. Trop douloureux. Trop sensible. Il revient à Jésus, se remet à sourire. C’est fou de croire aussi fort.

Fin de l’entretien. Je ne crois toujours pas en Dieu. Je n’ai pas changĂ© d’avis sur la Bible, sur les dĂ©gâts que la religion peut occasionner. Les souvenirs de l’enterrement de ma grand-mère demeurent inchangĂ©s. C’était navrant. DĂ©solĂ©e, Mamie. Non, Père Jean-Emmanuel ne m’a pas convaincue de l’existence de JĂ©sus. Ni d’avoir des enfants. Je prĂ©fère toujours les animaux aux humains. Mais grâce Ă  lui, j’ai ressenti combien croire en Dieu pouvait aussi faire du bien. Ça peut sauver des vies du dĂ©sespoir. Ça peut rassembler des ĂŞtres, combattre la solitude. Il m’a prouvĂ© que les curĂ©s sont des hommes comme les autres. Avec des regrets, des doutes, des rĂŞves, des dĂ©ceptions, des colères. Et de l’amour, beaucoup d’amour. Je l’ai entendu dans mon casque. Je l’ai constatĂ© dans son regard bienveillant. Son rire gĂŞnĂ©. Son dĂ©sir d’aider son prochain. Au moment de se quitter, il m’a dit « Que Dieu te bĂ©nisse ». J’ai pensĂ© que si tous les curĂ©s ressemblaient au Père Jean-Emmanuel, peut-ĂŞtre que je serais croyante moi aussi. Peut-ĂŞtre que je prendrais plaisir Ă  aller Ă  l’église, que je saurais faire signe de croix. Et que tout ça aurait eu un sens. Ce qui est certain, c’est que le monde serait meilleur s’il existait plus d’hommes comme lui. 

Crédits photo/illustration en haut de page :
Diane Lataste