
Le dernier souffle du mort se répand dans toutes les choses répandues. L’absence est désormais. Elle prend la forme de ce qui fut, pleurée par ce qui au-devant n'est plus qu'une enfance désertée. Un sanglot de cristal ordonne à l'au-delà d'éclaircir l’invisible, le regard se fait ciseaux pour découper ce qui cache, il fait voyager ses sanglots dans les oracles — et les sanglots roulent sur des prières sans demandes, mouillées par le chagrin qui voudrait retrouver. On voudrait entendre mais la parole, là-bas, est nue ici. Ce qui monte du cri n’arrache au ciel qu’un mirage à frayer. L'absence qui, de plus loin, semble épier, se signifier dans des apparitions hasardeuses comme ce chat, ce papier, cette coïncidence, amène à voir ce qui n'est plus dans ce qui n'est pas. La mort est dans l'œil de celui qui, pour le mort, vit. La relation à l’autre — l'autre qui sans être ne cesse d'abolir son absence dans l'œil de celui à qui il manque — est dans la mort, une relation à ce qui par l’autre étoile le désir de vivre et le détestable regret de désirer sans l’absent. L’endeuillé poursuit sa perte. Il court à satiété derrière ce qu’il attend et n'atteint jamais que ce qui a été laissé. Un vêtement, une humeur, un courrier, une place, une rue, une vétille, un cendrier, un verre, une mélodie, un repas, une relique, un nom, une voix, un parfum, une trace du disparu tressent l’oublieuse espérance du miracle. Dans une brièveté hallucinatoire, l’absence se dégage de son archéologie et revient au présent des corps. Alors le rêve se brise quand éclate la conscience. L'absent a rendu son temps. Il est trop tard pour être en face dans le lieu commun des visages. Tout émerveillé d'être là, l’endeuillé pose son genou sur la terre. Son regard faiblit de ne voir que le monde, ses mains cherchent l’idée d'un remuant désert. Ses doigts se replient sur eux-mêmes et son poing, d'où fuit ce qu'il espérait toucher, se referme en l’oubliant. Il n'y a pour ce secours, dans le lexique de l’endeuillé, qu'une seule issue : recommencer.
Claude Sernet, Ici repose:
« Tu peux dormir — je veille
Où dois-je aller me perdre
Dans quel sursaut nocturne et quel brouillard de rêves
Pour retrouver la trace et l'ordre et l'évidence
De ce qui fut, de ce qui meurt, de ce qui dure
Et la douceur vécue de tant de souvenirs ? »

J'erre où tu es, gravement j’erre, le mot éploré dans la glaise de mon errance je ne sais qu’errer puisqu'il eût fallu ton épaule pour errer moins. En balade, voilà que j’escalade ce que je marche, béat devant ce qui sans toi dure. Il était un temps où nous déposions les fleurs, nous les prenions une à une et tu les fatiguais en les tournant, tu faisais friche de ces fleurs que nous allions déposer, retardés par le fleuve qu'il fallait regarder, les veilles dont il fallait parler, les jardins où il fallait s'asseoir. C'est qu’habitués nous partions vers cet endroit consacré pour y répandre les fleurs, de vives fleurs aux couleurs variées, précipitées sur la tombe remplie d'un aîné. C'était le jour des fleurs, un jour prétexté. Ce vieux qui était mort nous appelait pour marcher sur les chemins ronds par les marcheurs domptés. Tu choisissais ce pétale, celui-là, celui-ci, que tu dentelais mal, que tu mordais, toi mortelle, lui séduit. Il était souvent, à cette heure de bas soleil, une petite dame qui t’amusait. Elle contait sa solitude avec ses cotillons, de l'eau plein ses yeux, de la fumée sous son talon, c'était ta dame pliée, ton bonjour redondant. Il n'est sans vous ton sourire qui se baigne dans l'eau plein ses yeux, où j’attends.
Claude Sernet, Ici repose :
« Je tiens ta main — stupeur ! — tu sembles me répondre Stupeur ! — est-ce un regard ? J'entends ta voix — Stupeur ! Comme autrefois — stupeur ! — mais plus lointaine et douce “Tu peux partir — je reste — et sois heureux”
— stupeur ! »

L'endeuillé attribue les couleurs de l’absent à tout ce qui est normalement coloré par le temps qui passe. Ces choses à première vue sans grâce, qu'on ne remarque qu’à l'occasion d'en faire usage et dont l'utile présence n'est que l’à-côté de besoins ponctuels qui détaillent les journées, les font et les refont, comme le déjeuner, le sommeil, la lecture, le jeu, la petite faim, l’habillage, le courrier ; ces choses stationnaires qui reposent dans leurs étuis, s'étalent où elles n'ont pas été rangées, se mélangent à d'autres, bibelotent dans les malles, s’ennuient dans les écrins, sur le bureau, le plancher ; ce plat, ce verre, ce crayon, ce livre, ce papier, cette horloge, cette fleur, cette radio, ce couteau, cette cafetière, ce linge, ce drap, la position de tout ce chambardement qui fut la vie d’alors et qui n'est plus que le disparu éparpillé dans les points cardinaux de son ombre, traversés par le regard un temps éploré, un temps maquillé, de celui qui, naviguant, se souvient.
Roland Barthes, journal de deuil :
« Neige, beaucoup de neige sur Paris ; c'est étrange.
Je me dis et j'en souffre : elle ne sera jamais plus là pour le voir, pour que je lui raconte. »

Nous avons descendu la berge étonnante, brillante et brûlante de ce soleil qui, mieux encore que l’atteindre, la frappait sans une ombre pour le contrarier. La chaleur du sable nous hissait sur la pointe des pieds et nous étions félinement amenés vers la mer par les brandillons sous nos talons ; nous marchions ainsi dans la hâte du sable rafraîchi par la marée basse à cette heure, nous marchions vers la mer qui murmurait, sépulcrale, en descendant. Nous avions choisi cette heure parce que tu l'avais aimée, que tu disais qu'elle était l'heure pour se rendre à la mer, pour marcher, disais-tu, entre cette heure qui n'est pas encore la nuit mais n'est plus le jour tout de même. Fidèle à cet horaire,tu partais au-devant, dans la grâce du petit vent, chercher cet instant primordial où toutes les fraîcheurs se confondent. Pourtant ce soir-là, qui n'était plus le jour mais pas encore la nuit, le sable brûlait et n’avait rien de l’agréable mollesse que tu sortais retrouver au couchant. Nous sommes arrivés sur le rivage enfin, nous étions quelques-uns de ceux avec qui tu avais parlé, quelques-uns venus là déposer tes cendres, venus pour te condamner à l’eau où, jadis, c'était déjà jadis, tu baignais tes pieds en plissant tes yeux pour regarder là-bas, ce lointain, tu disais ce lointain, où tu distinguais, entre ciel et terre, la froide rayure de l’horizon, et tu disais, tu répétais, l’œil encore demi-clos, pas une heure n'est plus belle que celle-là. Nous étions à cet endroit, à cette heure, les pieds cernés par l’eau, la tête au petit vent, mais le soleil était brûlant. Penchés, nous t'avons rendue à la mer, à cette heure qui, parmi toutes, est la plus belle.
Robert Desnos, Lettre à Youki Desnos, 15 juillet 1944 :
« J'aurais voulu t'offrir 100 000 cigarettes blondes, douze robes des grands couturiers, l'appartement de la rue de Seine, une automobile, la petite maison de la forêt de Compiègne, celle de Belle-Isle et un petit bouquet à quatre sous. En mon absence achète toujours les fleurs, je te les rembourserai. Le reste, je te le promets pour plus tard. »

L’endeuillé se prosterne devant l’absence souveraine. Aucun paradoxe bien tourné ne saurait renverser ce rapport inextricable qui subordonne la vie au mort. Tout ce que la mort surplombe est à genoux. Une tâche fixée incite à penser que le deuil est à dépasser, que l’absence se comble du vide des autres,que l’impossible interaction se dissipe dans la cruauté de l’oubli, mais il n'en est rien, rien que l’illusoire triomphe d'avoir floué le ciel. Si la tristesse hirsute qui succède à la disparition peut se muer en souriante mélancolie, l’une et l’autre demeurent, de toute grâce, l’empire infini de la tourmente causée par l’absent.
Mille fois pleuré, le disparu commence à disparaître. Il lui suffit d'un imprévu pour surgir à nouveau, s’inscrire entre les pensées, s’abattre, finalement. Il n'était plus qu'une délicate attention passée ici, passée là, un accord mineur qui tressautait entre la rêverie et le labeur, et le voilà qui recompose son orchestre dans le pli d'une réminiscence. Le deuil s'amuse de l’endeuillé, le détourne, discret, dans un silence malin, et l’en déracine, inspiré, jusqu'à l’agnition.
Tristan Tzara, L’homme approximatif
« Je pense à la chaleur que tisse la parole
autour de son noyau de rêve qu'on appelle nous »

Dictale, proximale, dictale, proximale, tu es lointaine, tu reviens proche, tu fais l’aiguille entre ton abri, les frondaisons et la clarté. Tu es peu vue, vue, disparue ; tu t’oublies dans la métonymique impression des apparitions qui sont toi et ne sont pas toi. Hier lorsque j'ai dressé la table, que j'ai posé ce plat en fausse majolique, j'ai entendu dans le creux de l'illustration ta manière de la décrire. Tu posais la vaisselle et tu disais que c'était une drôle de rosace italienne qui avait l’air abîmé, que son jaune et son bleu compartimentaient des siècles d'agriculture durant lesquels la pluie et la terre avaient dégagé des profondeurs assez de blé pour que les hommes aient la force, le soir, d'arroser leurs fleurs. Tu regardais avec joie cette fausse parure Renaissance au fond de l’assiette, tu racontais l’avoir achetée à une brocanteuse, à la fin d'un après-midi mémorable parce que tu t'étais promenée dans les chardons et qu'ils te rongeaient les jambes comme les oiseaux toquent aux arbres. Les grandes œuvres sont celles où la partie est plus grande que le tout, disais-tu, en reprenant les poncifs usés des modernistes, et ta main passait sur le récif de la fausse majolique avec une tendresse timide, ta main sanglotait en la croyant vraie, tu rendais respectable cette pauvre copie et damnais l’authenticité dans le même geste.
Nadedja Mandelstam, Contre tout espoir :
« Chacune de mes pensées est pour toi. Chacune de mes larmes et chacun de mes sourires sont pour toi. Je bénis chaque jour et chaque heure de notre vie amère, mon ami, mon compagnon, mon guide d'aveugle, aveugle lui-même. »

Le deuil est ce qu'il y a toujours et ce qu'il n'y a pas tout le temps. Il est monumental parce qu'il dort. Son immensité vient de ce qu'il attend. Il est là, éructe de temps à autre puis somnole entre le cœur et l’abîme, au beau milieu des cadavres qu'il laisse roussir dehors, où il reviendra. Son indéhiscence est son attribut-même, il n'est que cette chose qui grandit et n’éclot jamais, sorte de filature qui suit sans se découvrir, se sait vue mais ne cesse de rôder. L’accumulation de ses métaphores le laisse pantois, la geôle qu'il ouvre ne se boursoufle ni ne se rabougrit, son thème se reconduit dans l’outrecuidance des refrains, des palabres, des définitions, et il stagne, au bord de l'oreille, en recommençant.
La marotte de l’endeuillé, qui est de se souvenir, l’oblige. Une morale s'insinue dans la mémoire, qui se croit débiteuse du “penser au disparu”. L’endeuillé est alors celui qui est contraint de penser à ce à quoi il ne peut que penser. L’éblouissement de ce paradoxe, une fois les yeux atteints, porte une grammaire. L’endeuillé pleure.
René Daumal, Le Contre-Ciel :
« Je prends la forme de ton absence.»

C'est un grand ensemble, en pleine ville, où des tenues bleues s'occupent d’élégiaques patients blancs. Elles s’affairent le long de couloirs brumeux, promènent des planches à mourir, des corps à soigner, des farandoles de causes, de plaies, d’algèbres organiques malchanceux et d'orgueils immunitaires ; elles déploient le cycle des mauvaises nouvelles, les apprennent à des familles parfois résolues ou n'ont aucune famille à qui les dire ; les tenues bleues passent dans cette armoirie où chaque placard ouvert est l'antichambre d'une histoire à finir ou d'un problème de petite facture,du cœur qui ne bat plus à l’entorse de l’enfant maladroit, des cellules importunes à l’asthme qui persévère, voilà les contrastes, les antagonismes, les ondulations que rencontrent par les chambres et les services ces tenues bleues pale qui, en entrant, t'avaient dit :
“Ils sont là madame, je les fais monter ?”
Nous étions venus te rendre visite dans ta chambre blanche, ton ultime lieu, l'espace insécable entre une certaine fin et un certain commencement, et tu y étais heureuse parce que, disais-tu, toutes ces tenues bleues t’apportaient ton salut, que ton salut était ce moment où l'un tirait tes rideaux, l’une t’écoutait parler de Beckett, et l'autre pansait tes escarres en chantonnant. Tu voulais ce jour-là que nous déposions à ta fenêtre une bougie, pour l'odeur du feu, tu avais dit pour l'odeur du feu, qui te manquait, que tu aimais, qui te rappelait l’adorable fumet de l’été et l’impitoyable arôme de la rosée. Tu voulais refermer le matin et la nuit sur tes yeux de grand large.
Tu m'as salué doucement, me disant que tu m’aimais. La bougie était allumée, tu m'en as remercié. Le soir, dans sa tenue bleue, une voix me contait la nouvelle. Je t'aime aussi, éperdument.
Marcel Proust, lettre à Louisa de Mornand, octobre 1905 :
« Vous pouvez deviner dans quelle détresse je me trouve vous qui m’avez vu toujours les oreilles et le cœur aux écoutes vers la chambre de Maman où sous tous les prétextes je retournais sans cesse l'embrasser, où maintenant je l’ai vue morte, heureux encore d'avoir pu ainsi l’embrasser encore. Et maintenant la chambre est vide et mon cœur et ma vie. »

Ce qui apparaît du disparu, ces éclats qui sont ce qui n'est plus dans ce qui n'est pas, ne remplacent pas la vacuité brutale qui amarre les sens. Il n'y a plus rien et plus rien toutefois n'est pas un néant. Le vide qui s’instaure est un vide de tout, un vide survenu après ce qui fut. La survivance dans ce vide de ce qui précédait effrange l’absence, habite l’absence, grandit l’absence, exhausse l’absence, et, péniblement, constitue l’éternité de l’absence. En approchant ces objets du souvenir qui sont tout le lien avec le mort, l’endeuillé toile l’évidence inavouable qui conjugue ces objets entre eux : l’éternité de la mort est irrécusable, tout ce qui n'est plus est irréversiblement ce qui ne sera pas.
C'est en se concertant sur sa perte que le vivant enterre la contradiction des réminiscences. Alors que voir l’autre dans tout ce qu'il était attisait l'instinct de réincarnation, de possible médiation entre les deux mondes, la multiplication des vides désincarne la superstition. Il n'y a rien, plus rien que soi, rien que soi dans l’absence de l’autre, rien qu'un soi qui, vivant pour l'autre, l’induit, réunit ses parties, dégage son sourire du marbre qui le dissimule, rien que ce firmament où l'on recompose ce qui palpite, rien que ce nerf entre le mort et le rien du mort.
Marcel Proust, lettre à Francis de Croisset, décembre 1905 :
« mais je n'ai pas pu rouvrir un livre, je ne lisais jamais qu'avec Maman. »

J’ai, hier soir, épuisé ton vestige. Tu n'étais ni sybarite, ni atonale. Ce que tu aimais des plaisirs n'était pas la modération mais leurs excès, cependant tu appréciais les espacer pour, disais-tu, que les extases soient à leur place. En matière de musique, tu préférais le mineur au majeur ; la musique était une raison de ne pas parler, tu ne l’aimais pas pour les oraisons festives, quand elle est recouverte par les cris et qu'elle recouvre les discussions. Les conversations devaient se tenir dans les bruits habituels, imparties entre le vent, les pas, le craquement des choses qui craquent. Ta voix était grave, un peu haute, enroulée dans ta bouche et venteuse une fois libre, c'était un chignon, ta voix, parfois droite de tourment, arrangée dans la hâte, chignon du retard, grave et d’Olympe d'autres fois — chignon des danseuses. Tu te levais en parlant, la parole paniquait toujours ton immobilité et de grands gestes démesuraient ce que tu disais. Tes mains affolaient les plus simples énoncés, ensauvageaient le temps qu'il fait, alors tu occupais ton salon en joignant chaque mur à ton théâtre. Dans mes yeux d'enfant tu étais une jongleuse qui faisait tomber des mots. J'ai cherché ta voix hier, voulu retrouver cet andante pierreux qui disait le ciel en l’atteignant.
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance :
« J'écris, j'écris parce que l’écriture est le souvenir de leur mort et l'affirmation de ma vie. »

Dans cet espace sans l’autre, qui est un nouvel espace et toujours le même, la séparation épouvante en obligeant à répéter ce qui semblait clos. Un ressassement terrible dérive de la perte, de visions,d'imaginations, de phrases,de « es-tu là », de « pourquoi maintenant ? », de “si tu avais été là”, de « si tu avais seulement pu voir », de « j'espère que tu as vu », d’itinéraires, de visites. La pénitence de l’endeuillé est sa lassitude, son coin de redite, la propension du recommencement qui le condamne à distancer la tristesse en la renouvelant. On voudrait que tout soit consolé de l’absent tout en ne le quittant jamais, et ce souhait joue aux dès, se hasarde dans l’inéluctable récidive du grain de cette voix que, malgré toute joie revenue,nous réclamons aux astres morts. L'utopie du mort, c'est d'être ici.
Tristan Tzara, L'homme approximatif :
« les lourds battants de ta jeunesse s'ouvrent
un vent de perte de jours circule en toi »

Je suis retourné seul sur la plage, quelques temps après, pour n'y voir que la mer, qui s’agitait sans colère et bruissait comme le frottement du cachemire. À la mer, deux bruits montent l’un sur l’autre, l’un est proche et vient du bord, de la rencontre entre l'émoi des vagues et de la terre qui les avale, les recrache vaille que vaille, héberge les coquilles de ces vivants fossiles qui respirent sous son manteau.C'est une bergerie immense, un organique bavardage de mollusques grisâtres, de parterre mort, de bêtes farouches, d’algues qui dégoulinent d’étreinte, de ressac pour les tenir debout, éveillés dans leur enclos de sable entre les dépouilles de leurs congénères et les pratiques prédatrices qui les guettent au croisement de l’existence. Ces mouettes qui lâchement dans leurs airs plongent sur ces êtres qui ne les voient pas, ces courants qui valsent des voyages d'où ne reviennent que des flots d’amers regrets,piaillent, grondent puis se fondent dans le vent salin et l’auberge des vagues qui remontent avec leurs centaines de caisses claires jusqu'aux visiteurs en formant ce bruit, ce bruit du bord.
Puis il y a cet autre bruit, qui semble lui venir de fonds inconnus, qui n'a pas de matières pour se faire, pas de génération pour l’élaborer, ni de cycle observable pour le prédisposer. Il est là qui s’échappe des caves du ciel, des immortelles abysses ; il se soustrait aux fracas des embarcations, s’érige comme un coup bas, s’estompe dans les faisceaux menteurs des phares. Il passe par-dessus la surface immense des bleus superposés, irrégulier et bègue, il s’aplatit depuis l’horizon jusqu'aux passants, stentor du bout des mondes, chant du mystère que les Dieux font rire, métal sonore qu'un tocsin de vents fait cogner contre les étoiles. Il appelle avec les sirènes, repousse avec les houles, sans fulminer, stable en son déluge, il fouille l’origine de Tout et semble être l’origine de Tout. Ça n'est pas assez de dire que c'est un bruit de caverne, pas plus qu'il n'est un bruit de crypte, car c'est autre chose que ces sortes de bruits, car c'est un bruit qui a l’odeur pollinique du sang, de la sève, de l’albumine, et le charme délicat du premier moment du monde, qu'à l’entendre tout est recommencé, redit, réitéré, qu'il contient toutes les fins noyées dans une note qui annonce que toutes les fins recommenceront, que tout recommencera, disais-tu, tout recommencera, tu le disais avec ta voix qui est un chignon, tu le disais dans cette petite chambre où les tenues bleues passaient entendre tes plaintes, en regardant cette fausse majolique, en partant déposer les fleurs, ainsi que tu le disais face à la mer. Je me souviens désormais de tout ce que tu disais, au cœur de ce bruit qui te recommence, à l’endroit où nous avons, un jour, déposé tes cendres, à cette heure qui n'est ni le jour, ni la nuit, et je t'entends à nouveau dire que tout recommencera, que tout, déjà, a recommencé, au cœur du bruit de cette mer que tu aimais, je t'entends, je t'entends, je t'entends.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret