
Au quotidien, je n’y pense plus. Je n’ai plus cette gêne au bas-ventre, la sensation d’avoir des mains sales à l’intérieur. Je peux avoir des rapports sexuels avec de l’amour dedans sans me sentir terrible après. Je peux dire non. Je me donne du plaisir seule. Je sais aujourd’hui que je ne suis pas folle, que je n’ai pas tout inventé. Je sais aujourd’hui qu’il y avait une cause à mes désordres. Elle porte un nom. Je dis « viol » à voix haute. Sans trembler. Sans culpabilité. Mon récit Zone grise m’y a aidée. Le partager surtout. La zone grise définit le trouble. Ce qui ne s’explique pas. Mais la vérité n’est pas trouble. Vérité de nos corps. De nos cauchemars. De nos traumatismes. Dans Zone grise, j’écris « je suis une bombe, j’appelle les autres bombes ». Elsa est l’une de ces bombes. Elle a trente-neuf ans, est comédienne. Entre seize et vingt-et-un ans, Elsa a été violée à répétition par son moniteur d’auto-école. Elle a écrit une pièce de théâtre sur son histoire : 37 heures. Elle y joue son propre rôle, l’adolescente, la femme. Elle joue aussi son violeur.
Je dis qu’au quotidien, je n’y pense plus, et puis je lis la pièce d’Elsa et je m’effondre dans un café. L’espace de quelques secondes, ça revient. On est nombreuses à porter cette marque. Parfois, quand je marche dans la rue, je me demande combien. Quand je croise une femme, Est-ce que toi aussi ? Je dis qu’au quotidien, je n’y pense plus. C’est faux. Ça fait partie de moi, de ma façon de regarder, de ressentir. Alors quand je plonge dans le regard d’Elsa, quand je l’écoute me raconter, je me souviens. C’est douloureux. Et puis ça fait du bien aussi. J’éprouve une force. La force du nous. Ça part des yeux, des larmes et ça descend au ventre. Là où moi aussi. C’est important de s’en rappeler. De ne pas faire comme si.
Elsa ne fait pas comme si. Elle combat. Elle ne lâche rien.
Sororité : j’ai un peu de mal avec ce mot. Parce que je l’entends partout. Que je ne me sens pas proche de n’importe quelle femme au prétexte qu’elle est une femme. Les soirées filles où je dois prendre des inconnues dans mes bras et me mettre à pleurer, très peu pour moi. Avant d’être un genre, je suis un être. Et cet être aime sa solitude et ne veut pas faire corps avec d’autres. Mais là , avec Elsa, le mot prend tout son sens. Sororité. Oui, elle et moi, nous sommes sœurs quelque part.
Bien sûr, au début, il était gentil. Il s’intéressait à elle. Il la trouvait différente des autres filles. Dans la voiture, à ses côtés, la jeune Elsa se sentait bien, en confiance. Bien sûr, il lui a fait part des sentiments qu’il éprouvait pour elle, du trouble qu’elle lui inspirait. Elsa, adolescente de seize ans mal dans sa peau, en avait des papillons dans le ventre. Elle pensait à lui tout le temps. Qu’un adulte, un homme beau et fort, puisse ressentir toutes ses choses pour elle, c’était incroyable. Bien sûr, il a voulu la voir en dehors des heures de conduite. Bien sûr, elle a accepté. Elle l’a suivi dans une cave, au sous-sol de l’auto-école. Il lui a descendu le pantalon et l’a pénétrée dans le noir sans un mot. Ce qui s’arrêtait au visage, à la voix, est devenu un corps. Un corps avec sa sueur, son gras, sa puissance. Un corps qui oblige, qui déchire. Pendant des années, Elsa s’est retrouvée dans cette cave, nue. À attendre que ce corps d’homme la brise. Ce qu’il a fait. Il l’a brisée. Et même « brisée » n’est pas un mot assez fort. Aucun mot n’est assez fort. C’est le dégoût. Le cauchemar. C’est l’emprise. L’enfance tachée de sang, de sperme. C’est la gerbe. C’est l’horreur. Là , dans cette cave, le pantalon baissé. Et ce sexe qui va et vient sans qu’elle n’y puisse rien.
Certains objecteront qu’elle a accepté de le suivre, qu’elle était amoureuse, qu’elle l’a revu encore et encore, qu’elle lui a répondu, qu’elle n’a rien dit. C’est à eux que je m’adresse. Allez voir la pièce d’Elsa et vous comprendrez. Vous changerez d’avis. C’est à ceux-là que je dédie ce podcast. Afin qu’ils changent de camp. Mais « ceux-là » n’iront pas voir la pièce d’Elsa. Ils n’écouteront pas notre entretien. C’est toujours pareil. On parle de liberté de parole, mais si personne n’écoute, si les seules qui répondent présent sont les victimes, qu’est-ce qu’il se passe ? Rien. Jusqu’au jour où on sera si nombreuses que « ceux-là » ne pourront plus fermer les yeux. J’attends ce jour.
Un après-midi, Elsa apprend que son moniteur d’auto-école va devenir père. C’est le déclic. Elle a vingt-et-un an, le traite de salaud et le supprime de sa vie. Pendant des années, dix ans, elle a raconté qu’elle avait vécu une histoire avec un salaud. Jusqu’au jour où, à trente ans, elle est parvenue à mettre le bon mot. Le mot « viol ». Le salaud n’était plus un salaud, mais un violeur. Un criminel.
Il faut comprendre que dans ces histoires, ça ne s’arrête pas au viol, au moment où ça se passe. Il y a l’après. Le corps qui cherche à parler et la tête qui dit : Chut, tais-toi. Des problèmes de santé. Des histoires d’amour chaotiques. Un schéma qui se répète. Longtemps, Elsa ne sort qu’avec des sales types. Elle ne fait pas le lien. Elle avance, boiteuse, malheureuse. Elle pense : L’amour ce n’est pas pour moi. Elle pense qu’elle ne mérite rien. Et à l’endroit de ses seize ans, de la cave, elle ne pense pas. Jusqu’à l’amoureux. Il est doux, bienveillant. Ils s’aiment. C’est simple. Ils emménagent ensemble. Elle rencontre sa belle-famille. C’est sérieux. Mais la cave, les mains sales ressurgissent. Elsa fait des crises d’angoisse. La sexualité devient un sujet compliqué. Elsa va chez une psychothérapeute pour comprendre. Au bout d’un an, elle en arrive à son moniteur d’auto-école. Le gouffre s’ouvre. Elsa redescend dans la cave. Elle se voit nue, le pantalon baissé à ses pieds. Elle voit ce sexe d’homme en elle. Son râle. Ses fesses d’adulte. L’odeur aigre de ce sexe. Son goût. C’est terrible. Pendant dix ans, la tête a été séparée du corps. Une femme coupée en deux qui raconte la mauvaise histoire. C’est terminé. Elsa rhabille son corps de seize ans, elle retire le sexe d’homme qui l’empêche de bouger, de parler. Elle remonte vers la lumière. Et elle dit : J’ai été violée.
Elsa déclenche une ménopause précoce à trente ans. Elle ne sera jamais mère. Le corps et la tête se reconnectent. Ils souffrent ensemble. Elle aurait pu s’arrêter là , elle en aurait eu le droit. Mais ce n’est pas dans ses habitudes. Elle puise son énergie dans le combat. Elle décide de porter plainte contre son moniteur d’auto-école pour viol. L’amoureux encaisse mal. C’est trop dur. Elsa s’engage dans cette bataille seule. Son couple se brise. C’est aussi ça, le viol. De belles histoires qui prennent fin.
Il y a d’abord eu le policier qui se la joue super héros – c’est d’ailleurs le nom qu’il porte dans la pièce d’Elsa. Jusqu’au jour où il comprend qu’il connaît la femme du violeur. Son attitude change. Il ne fera jamais remonter la plainte au procureur. Ensuite, il y a les avocats aux conseils divergents. Leurs frais. Elsa s’endette. La plainte n’existe pas au commissariat, effacée par le super héros. Il faut creuser. Pas assez de preuves pour convoquer le violeur. Il continue de travailler avec des mineures. Il vient de se faire creuser une piscine. Le juge d’instruction change. Il faut repartir de zéro. Elsa mène sa propre enquête. En explorant les réseaux sociaux, elle tombe sur des commentaires accablants pour le moniteur d’auto-école. Le monde d’Elsa s’écroule : le prédateur sévit encore. Elle s’obstine. Continue à payer des frais d’avocats. Elle a porté plainte six ans auparavant et rien n’a bougé. Jusqu’au bon juge d’instruction, qui convoque le violeur.
Confrontation initiale dans un petit bureau. Les premières secondes sont terribles. Il ouvre la bouche et tout retombe. Elsa se rend compte qu’elle a le dessus. Elle n’est plus dans la cave, plus dans la voiture. Il n’a plus aucune prise sur elle.
On en est lĂ .
La juge d’instruction vient de partir. Encore une nouvelle juge. Elsa attend de savoir s’il y aura un procès. Je la regarde. L’innocence volée. L’adolescente en larmes. Les années à se détruire. La bataille sans fin. Le gouffre financier. Jusqu’à cette femme, tellement forte. Beaucoup lui ont demandé d’arrêter, l’ont traitée de folle. Beaucoup ne comprennent pas. Moi, je la comprends. Je ressens toute sa rage. Là , dans mon salon. Dans sa pièce de théâtre. Dans son regard. J’ai envie de lui prendre la main. De lui promettre qu’elle vaincra. Ce serait mentir. Je n’en sais rien. Mais j’ai une certitude : elle n’arrêtera jamais de se battre.
Cette femme n'est pas folle, cette femme est une bombe.
Cette femme est une sœur.
Cette femme est une guerrière.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Blast, le souffle de l’info